Mise en garde.
Qu’on ne s’y trompe pas. Même si un ton badin est utilisé, je traite dans ce blog de sujets difficiles : ceux de la médecine générale, c’est à dire tout ce qui touche à la réalité de l’humain. Comme le carabin s’empare du rire pour affronter l’insoutenable, je cherche la raison à travers la dérision ; j'utilise la caricature verbale pour tenter d'atteindre des territoires que le conformisme ne connaît pas. J'espère que mon impertinence deviendra pertinence.
Par atavisme gallinacé symbolique, je tiens au ramage et au plumage de ma prose. Pour tirer sur les certitudes établies, j’utilise mon arme favorite : l'ironie, parfois cynique, celle de la maïeutique socratique. Jamais méchante, elle suppose l’intelligence du lecteur.
Je ne m’attendais pas à ça.
Mon fiston vient de décrocher son concours de première année de médecine après une année de boulot acharné. Diplômé d’un concours difficile avant même de savoir cuire un œuf à la coque ou de penser à ramasser seul les morceaux de skates ou les chaussettes usagées qui jonchent sa chambre, chapeau ! Bien sûr, je m’attendais à sa réussite, parce qu’il a hérité des qualités neuronales de sa doctereuse de mère, mais je ne m’attendais pas à être autant touché par ce succès : mon p’tit bezot a du comprendre au fil des années, entendant nos discussions à table, comme ce job pas comme les autres nous transporte et nous excite. Bien sûr, les tripes nous font triper, mais le métier est beaucoup plus enrichissant qu’on l’imagine en débutant. Et quand je dis enrichissant, je pense plus large que vous, bandes de mauvaises langues !
30 ans déjà (ouille ! ) après mon modeste baccalauréat, la belle place au concours de PC1 du fruit de ma semence me légitime dans mon rôle de vieux con. Il ne me reste plus donc que trois étapes à franchir dans la vie avant de m’éclipser : la grand-paternité, la retraite et la détumescence définitive. Depuis un petit moment, je me demandais si j’allais enfin arrêter d’écrire mes billets qui sentent fort le donneur de leçons, voilà que cet ébranlement de ma base me questionne à nouveau : que nous reste-t-il, en face de la jeunesse débordante de vitalité intellectuelle, si ce n’est le savoir-faire et la ruse de vieux renard ?
J’ai feuilleté les bouquins du carabin et j’ai flippé grave, pris soudainement d’une suée carabinée : je ne comprends plus rien à ce qui s’apprend désormais et j’ai presque peur de ne pas me souvenir du cycle de Krebs en détail, celui que nous connaissions sur le bout des doigts, mais qui ne nous sert plus tous les jours dans nos cabinets de médecine de famille ! Cette suée justifie à mes yeux ma tentation de cacher ma misère intellectuelle derrière des bons mots, en faisant le savant après avoir feuilleté laborieusement des gros livres intelligents.
Je suis subjugué par ces jeunes étudiants enthousiasmés, à la tête bien faite, qui vont prendre notre suite : il en traîne souvent à la maison actuellement, qui me rendent tout chose. J’adore leur fraîcheur vivifiante qui n’est pas encore enlaidie par l’épuisement professionnel, la médecine embourgeoisée, les emprunts, les revendications salariales, les décisions sous contraintes non médicales, les plans de carrière et autres freins à la Médecine avec un grand M qu’on endosse à bras le cœur. Tout autant que le plaisir de la lecture des blogs de mes jeunes confrères ou consœurs, cette étape me replonge dans mes années d’étudiant.
C’est que les études de médecine correspondent à une décennie exceptionnelle dans une vie d’humain. Les études sont longues, mais je les recommencerais volontiers ! Elles permettent d’avaler des kilomètres de cours théoriques, d’apprendre les gestes techniques, mais surtout de se frotter à l’Homme par le compagnonnage des aînés. En même temps que l’infusion du savoir, il faut apprendre le savoir-faire. Associer le pourquoi et le comment :
- Comment toucher un corps !
- Comment taire des choses comprises trop vite et qui n’ont pas de pertinence pour un soin !
- Comment soigner honnêtement un individu qui nous insupporte !
- Comment trier les étiologies apprises face au patient : ce qu’on apprend le plus est souvent le plus rare !
- Comment continuer à travailler après l’erreur médicale !
- Comment se frotter à ses premiers morts ou signer son premier certificat de décès !
- Comment apprendre à entendre le discours du patient derrière ses propres certitudes !
- Comment supporter les consultations insignifiantes, au milieu de nuits de garde difficiles !
- Comment connaître ses limites, comment savoir reconnaître ses insuffisances, comment savoir passer la main !
- Comment amortir devant le patient sa propre émotion que procure la découverte d’une maladie incurable !
- Comment apprendre à gérer seul des décisions démesurées !
- Comment transmettre une prescription à une équipe soignante !
- Comment recevoir le savoir-faire des infirmiers et le bon sens des aides-soignantes !
- Comment comprendre qu’une maladie n’est pas isolée, que le patient fait partie d’un groupe, que la famille fait caisse de résonance !
Un dernier conseil de derrière les fagots du médecin devenu brutalement ancien (petit con, mon fils !) : ne restez pas le nez dans le guidon trop longtemps, tachez d’apprendre à tout faire, tout sert toujours un jour ou l’autre en médecine, à l’autre bout du monde et même sous nos climats privilégiés.
- Apprenez à écrire français, ça peut sauver des vies : une simple prescription mal interprétée peut tuer. Entre « peu salé » et « peut saler » gribouillé sur l’ordonnance de l’insuffisant cardiaque, la note pour le patient peut être salée.
- Passez tous les permis de conduire ou de piloter possibles.
- Sachez réparer les moteurs, machines et autres appareils.
- Soyez ingénieur informaticien.
- Polyglottez.
- Apprenez à ne pas avoir peur des gens.
- Sachez survivre sans GPS.
- Intéressez-vous au monde, lisez la presse.
- Lisez.
Bienvenue, François. Total respect.




