Mise en garde.
Qu’on ne s’y trompe pas. Même si un ton badin est utilisé, je traite dans ce blog de sujets difficiles : ceux de la médecine générale, c’est à dire tout ce qui touche à la réalité de l’humain. Comme le carabin s’empare du rire pour affronter l’insoutenable, je cherche la raison à travers la dérision ; j'utilise la caricature verbale pour tenter d'atteindre des territoires que le conformisme ne connaît pas. J'espère que mon impertinence deviendra pertinence.
Par atavisme gallinacé symbolique, je tiens au ramage et au plumage de ma prose. Pour tirer sur les certitudes établies, j’utilise mon arme favorite : l'ironie, parfois cynique, celle de la maïeutique socratique. Jamais méchante, elle suppose l’intelligence du lecteur.
Grand spécialiste auto proclamé de la poule et l’œuf, je vais tenter d’aborder le cannabis sous son angle politique :
Ø L’épidémie de cannabite est-elle responsable des maux de la société ?
Ø Les maux de la société sont-ils responsables de l’infection de cannabose ?
Vous aurez reconnu une pensée de droite et une pensée de gauche, avec des propositions de prises en charge du problème qui s’opposent. Homme de gauche et généraliste, je ne peux pourtant que défendre une position intermédiaire, disons de gauche modérée : quoiqu’en disent les pourfendeurs de l’esprit de mai 68, les généralistes irresponsables que nous sommes n’incitent pas leurs adolescents à pratiquer la fumette. Nous observons aussi bien que les autres que la consommation du produit n’arrange pas les qualités cognitives et relationnelles de l’individu en devenir, et ce d’autant qu’il est jeune.
Pour écrire ce papier, je m’appuierai (en contre !) sur le travail d’un influent confrère de ma région, Jean Luc Saladin, intellectuel de droite engagée et tête de liste du lobbying anti-cannabis au niveau national. Vous pourrez lire sa déposition devant le Sénat en 2003, à l’occasion de la commission d’enquête sur la politique nationale de lutte contre les drogues illicites. Ce travail l’ayant propulsé dans la sphère publique, je me sens autorisé à le citer pour faire comprendre nos visions opposées pour la société. Bien que partageant un certain nombre de points de vue sur la toxicité du cannabis, nous avons une vision de la société diamétralement opposée : je peux d’autant mieux critiquer ses conclusions que tout n’est pas à jeter dans ses travaux, et que j’apprécie certaines de ses réalisations locales.
L’homme, imposant, féru de neurosciences, avance des arguments très persuasifs, enrobés d’études soigneusement choisies, s’appuyant sur une imagerie médicale du plus bel effet et sur certaines découvertes des plus récentes. Mais la forme même du discours évoque immédiatement une idéologie scientifique, définie par Canguilhem dans son ouvrage écrit en 1977 « idéologie et rationalité ». Ce philosophe et médecin est surtout connu pour son remarquable essai « le normal et le pathologique » sur lequel nous reviendrons certainement. Dans le premier chapitre de l’ouvrage qui nous intéresse ici, « qu’est ce qu’une idéologie scientifique ? », Georges Canguilhem nous explique comme la science peut être utilisée pour justifier un combat idéologique.
« L’idéologie scientifique ne doit pas être confondue avec les fausses sciences, ni avec la magie, ni avec la religion. Elle est bien, comme elles, mue par un besoin inconscient d’accès à la totalité, mais elle est une croyance qui louche du côté d’une science déjà instituée, dont elle reconnaît le prestige et dont elle cherche à imiter le style. » (Idéologie et rationalité, p. 44)
Il est toujours possible d’utiliser l’observation scientifique à l’envers, en faisant tout pour que les études concordent avec la thèse, dans une (im)posture intellectuelle douteuse, en concentrant les études partisanes et en pratiquant l'autodafé de travaux contradictoires. Un tel travail tronqué permet d’agiter les chiffons de la peur et d’écrire les programmes politiques ou religieux.
Pour le dire autrement, Saladin crie trop fort pour être crédible, malgré des démonstrations pertinentes. Très vite, lorsqu’on va l’écouter (il n’est pas avare de formations « médicales » sur le cannabis !), le scientifique au discours efficace et on ne peut mieux huilé, fer de lance d’une guerre idéologique, dérape. Dans ses propos, on entendrait presque le refrain à la mode : « Et vous aimeriez, vous, que votre fille se fasse violer par un fumeur de cannabis ? » Moi, non, je l’avoue. Mais je n’aimerais pas non plus qu’elle se fasse violer par un élu UMP ou par un médecin assermenté. Tombe alors sa réponse politique, celle d’une droite dure. Dans le document qu’il distribue à qui veut, il propose 8 mesures pour lutter contre le fléau :
1 ° Considérer que tout conducteur qui en a dans les urines a conduit sous l'emprise de cette substance.
2° Dépister dans les écoles les utilisateurs et les soigner, car dans beaucoup de cas derrière l'appétence pour les drogues se cache le début de troubles qu'il faut savoir repérer et prendre en charge le plus vite possible, comme une bipolarité, un état de stress, un trouble border line, un déficit attentionnel, une psychose, une dépression, troubles que le cannabis soulage peu de temps tout en l'aggravant durablement. .
3° Faire une information exclusivement scientifique sur les addictions incluant l'alcool, le tabac, les amphétamines, la cocaïne, l 'héroïne, dès le CM2 et jusqu'en seconde à raison de 10 heures par an intégrées au programme de l'éducation nationale. Avec cette simple mesure, les Suédois ont vu se résorber l'épidémie de cannabis de leur société jusqu'à n'avoir plus aujourd'hui que 2 à 3 % d'utilisateurs.
4° Etudier de manière épidémiologique et anonyme la présence de cannabis dans les urines chez les délinquants et les personnes ayant commis des violences afin de bien connaître le lien entre les deux ordres de faits. .
5° Procéder au dépistage systématique dans le cadre de la médecine du travail et dans
le cadre des bilans de santé de la sécurité sociale.
6° Mettre en route une filière de mesures sur les urines, peu onéreuse, fiable, permettant de multiplier les examens dont le prix de l'examen serait à la charge de l'examiné en cas de positivité comme cela se fait aux USA dans les entreprises.
7° Mettre dans les règlements intérieurs des entreprises la possibilité de procéder à des dépistages à tout moment avec en cas de positivité le licenciement, comme cela existe déjà dans certaines entreprises.
8° Conditionner l'octroi des prestations sociales à l'absence de cannabis chez les allocataires et leurs ayant droits, et prévoir en cas de positivité une minoration des prestations et une obligation de soins.
Ces quelques mesures me paraissent bien légères compte tenu de l’épidémie, et je propose à nos amis d’investir dans un fichier national de fumeurs de marijuana, pour lequel on trouvera toujours bien une utilité un de ces jours prochains.
Et surtout, parce que « qui a bu boira » et connaissant la toxicité fœtale pendant la grossesse cannabique, je milite pour la stérilisation définitive des femmes qui ont ou auraient eu des urines positives au THC. A leurs frais, of course. Voire avec un petit dépassement d’honoraires de derrière les fagots pour que les choses soient faites proprement !
Pour rester dans le clivage droite/gauche, j’observe que le travail que je critique est remarquable par le fait qu’il ne s’intéresse qu’au produit, responsable de tous les maux. Le produit, bien sûr, c’est l’avoir et le paraître, c’est permettre le jugement de
l’autre en fonction de qu’il a et non de ce qu’il est. Le simple produit dont la présence ou l’absence dans les urines doit déterminer une conduite à tenir : exclusion ou inclusion.
« To have or not to have, that is the question » de la droite. La gauche, par
opposition, nous l’avons souvent démontré, s’intéresse à l’être, à l’individu, au patient, à son histoire, à son environnement. La
différence est de taille pour être une nouvelle fois soulignée.
Du point de vue médical, le produit permet d’économiser l’écoute, devenue superflue puisqu’il suffit de dire. Le dépistage positif nécessite d’être contré par le discours savant : le médecin
sait ce qui est bon pour son patient et déballe son discours : « Voilà, M. Bertrand, nous avons découvert des urines positives au delta-9-tétrahydrocannabinol, c’est pas beau, je
vais vous soigner. Pour commencer, il faut arrêter. Je fais une dénonciation anonyme au commissariat pour mieux vous aider. J’ai prévenu votre employeur pour qu’il prenne les décisions qu’impose
votre comportement pathologique. Je vous prie de déposer votre permis de conduire dans mon coffre-fort. Vous ferez un dépistage hebdomadaire pendant 5 ans. Le bonheur de travailler plus pour
gratter plus est devant vous. Vous avez eu la chance de me rencontrer. »
Saladin, qui a plus d’une corde à son arc, m’avait fait découvrir son philosophe fétiche, René Girard, père du désir mimétique. Mais père aussi du bouc émissaire, comme quoi tout s’articule !
Cette façon de penser, qui voudrait que chaque problème soit du à une cause unique et bien déterminée me paraît préoccupant en 2008. La politique du bouc émissaire est bien commode pour qui veut éviter d’avoir à penser les causes multifactorielles, pour qui veut faire diversion sur les problèmes plus difficiles à résoudre. On est bien ici dans le domaine de la politique et non plus de la médecine. En publiant sur le cannabis à boulets rouges, on ne publie pas sur la honteuse insuffisance de certaines politiques !
En médecine, le bouc émissaire risque d’entraîner des raccourcis simplissimes des évènements : la tentative d’autolyse de l’adolescente est expliquée par la seule rupture récente ! La « spasmophilie » n’est plus qu’un trouble ionique ! L’ulcère gastrique n’est qu’hélicobactérien, permettant de balayer d’un revers de manche toutes les autres causes socio-environnementales !
Ah oui, j’oubliais ! Tout psycho-gauchiste que je suis, je n’ai quasiment jamais fumé de cannabis. Mais promis, j’ai bien d’autres travers !
Saladin au Sénat : http://www.senat.fr/evenement/drogues_illicites.html




