Mise en garde.
Qu’on ne s’y trompe pas. Même si un ton badin est utilisé, je traite dans ce blog de sujets difficiles : ceux de la médecine générale, c’est à dire tout ce qui touche à la réalité de l’humain. Comme le carabin s’empare du rire pour affronter l’insoutenable, je cherche la raison à travers la dérision ; j'utilise la caricature verbale pour tenter d'atteindre des territoires que le conformisme ne connaît pas. J'espère que mon impertinence deviendra pertinence.
Par atavisme gallinacé symbolique, je tiens au ramage et au plumage de ma prose. Pour tirer sur les certitudes établies, j’utilise mon arme favorite : l'ironie, parfois cynique, celle de la maïeutique socratique. Jamais méchante, elle suppose l’intelligence du lecteur.
Le philosophe, d’après Deleuze et son compère Guattari, serait un inventeur de concepts disponibles pour celui qui sait s’en emparer. Vous savez comme je pratique en solitaire la masturbation intellectuelle plutôt que le brain storming collectif : mes éjaculas neuronaux n’ont pas d’autre prétention philosophique que celle de tenter de me faire comprendre les choses de la vie. Néanmoins, mon modeste cerveau agité saurait créer des programmes pour la télévision de masse, ce qui ne demande pas de qualités intellectuelles trop abouties ! Vous voudriez vous abrutir en masse ? Faites-moi confiance, je me sens capable.
Parce que Descartes répondait « Voilà ma bibliothèque » à un pote qu’il recevait pour l’apéro et qui s’étonnait des animaux sur pieds et autres cadavres épluchés dans son arrière-cour, je me sens cartésien : j’ai beaucoup plus observé mes dissemblables que lu des gros livres savants. Pour moi qui par simple pudeur évite de disséquer mes défunts patients, ma bibliothèque est bien ma patientèle. Dans chaque kilo de patient, il y a bien deux livres : ça nous fait du volume au final.
Pour exemple, ce projet télévisuel né de l’observation du genre humain : l’homme aime la grégarité, adore la tiédeur du troupeau et le bouc émissaire, la guerre des moutons, les querelles de clocher. Chacun se régale de se comparer, de trouver pis que soi, de se fondre dans un groupe. Il y a quelques années, donc, comme exercice de style, j’avais pondu la trame d’une émission du 19-20 heures pour une chaîne populeuse. Je l’aurais nommée « C’est la fête à Qui Qui ? », c’est dire !
Le principe est simplissime, comme tout ce qui fonctionne bien : il suffit de réunir autour d’un animateur au dentier commercial une salle remplie exclusivement de Franck, de Josette ou de René. Je vous confesse quand-même à nouveau (cf. article 15) qu’un de mes livres de chevet est la « Psychologie des foules » du sieur Gustave Le Bon : ça aide !
Imaginez plutôt l’émission à venir : « C’est la fête à Qui Qui ? C’est la fête à Gérard ». On prendra le soin d’inviter quelques dizaines de Gégés, dont un transsexuel, un chômeur veuf handicapé, un prêtre ouvrier, un psychologue, un routier chauve en col roulé, un syndicaliste, un mannequin époux d’une politicienne, un ancien alcoolique, une prostituée devenue écrivain, enfin tout ce qu’on mélange habituellement sur un plateau TV bien achalandé. On fera brailler en cœur ces Gégés quidams, représentant si bien le délicieux prénom : « Bonsoir les Qui Qui, vous êtes qui ? ..... GéééééRRRRRAAAAARRRRd… »

On éprouvera nos Gérard au cours de quelques jeux élégants, permettant au groupes les plus performants d’accéder à la finale
annuelle.
On ajoutera quelques reportages, comme celui sur la vie de Saint Gérard : sans aucun doute « victime » d’une conversion brutale après une vie dissolue, cet ancien buveur de Kronembourg s’était mis au point de croix pour racheter les petits nègres abusés par les pères blancs ; il avait vu une vierge au fond de son verre et il est mort en martyr au soir d’une vie de prières, après les plus admirables souffrances. Excusez les imprécisions, j’écris de mémoire, n’ayant pas retrouvé précisément sa chronique dans la Légende Dorée.
On ira rencontrer le plus vieux Gérard du pays, un normand du pays de Caux, à qui on demanderait son secret de longévité (je vous le donne : une foutinette tous les soirs, comme on dit par cheu nou, et ce qui n’est pas ce que les esprits mal tournés pourraient croire). Forcément, on s’extasiera avec sa môman rosissant de plaisir devant le dernier-né gérardisé qui reprend le flambeau de ce prénom épatant.
On présentera quelques excitantes aberrations offertes par des géniteurs avisés: des Gérarde et des Gérard femelles. Les 3 dernières sont nées en 1968, les traditions se perdent : Allez ! Parents de la Patrie-i-ieuuu, le jour de gloire peut arriver !
On fera mouiller dans les chaumières avec une rétrospective sur Gérard Philippe.
Mieux, on invitera en live sur le plateau les pipeule-Gérard. Dans la série beau gosse du grand écran, ce sera Gérard Jugnot. Le futur académicien, romancier de haute plume Gérard de Villiers. La plus fine épée de la psychanalyse européenne, le fameux Gérard Miller. Le chantre du sport radieux Gérard Houllier, présenté par le journaliste d’investigation Gérard Holz. Le politicien de premier plan Gérard Schivardi. On se réjouira du coming back de Gérard Lenorman. Et bien sûr, on apprécierait l’exquise finesse depardivine de l’incontournable Gérard 1er.
On proposera les produits dérivés du Qui-Qui du jour : pour cette soirée qui nous intéresse, ce sera la distribution des Gérard du cinéma.
Je me réjouis d’avance de pouvoir un jour enregistrer l’émission culte « C’est la fête à Thierry » qui sera un véritable collector, avant de me foutre de la gueule des Stéphane, dont j’ai une grande réplique dans mes amis, méritant bien qu’on se gausse. Imaginez un peu le gaillard, vouant une passion morbide pour l’individu de race anglaise, capable par jeu de sortir nuitamment sa poubelle à loilpé dans la rue et se retrouver biroute au vent derrière la porte claquée par le vent.
Ah, la franche rigolade de regarder les troupeaux bêlants de Jacques, de Nicolas, de Régis, d’Inès, d’Agnès, de Chris, de Flavius,
d’Anaïs, de Mathis, de Régis, de Lilas, d’Iris, de Phylis, de Phimosis, de Syphilis, de Georges, de Dorys, de Denis, de François, de Louis ! Tiens, comme c’est plus facile d'écrire au pluriel les prénoms se terminant par S !
Las, vous avez bien compris que cette mascarade est d’un autre âge : le libéralisme ne va plus se contenter de ces émissions bon enfant fleurant le terroir qu’on voyait dans les années passées, ces « Intervilles » et autres jeux de vachettes. Il va falloir balancer du lourd, maintenant. Voici donc ma deuxième proposition :
Les canaux télévisuels étant saturés de programmes X, le téléspectateur ne sait plus où
donner de la télécommande pour obtenir sa petite érection, qui devient de plus en plus pitoyable avec l’augmentation exponentielle de cochonneries disponibles. Les faux couples de comédiens qui
se déchirent sur des plages ensoleillées sentent sérieusement le faisandé. Les émissions clonées de variétés promotionnelles dans lesquelles passent les mêmes têtes pendant le mois d’un lancement
quelconque se ressemblent trop. Les journaux télévisés eux-mêmes sont systématiquement les mêmes d’un jour sur l’autre. La TV sature et elle ne doit
son succès que parce qu’elle a su endormir les veaux qui la regardent (dont parfois le bon Dr Coq, qu’on a vu avachi devant des programmes avilissants !) au fil des ans.
Ne lisant plus, le téléspectateur perd rapidement tout esprit critique. Lire, c’est choisir un livre, c’est le prendre, le laisser, le reprendre. Regarder le poste, c’est subir des programmes non
choisis, coupés, imposés, partiaux, manipulateurs. La différence est de taille.
Un petit traité de résistance existe pourtant : « Sur la télévision » (suivi de l’emprise du journalisme) de Pierre Bourdieu. Facile à lire, lumineux. Deux cours télévisés du Collège de France repris en à peine 100 pages pour le prix d’une revue de mode bourrée de publicités. Une grosse heure de lecture et la sombritude se déchire. Faites-moi plaisir : faites-vous plaisirs ! Vous comprendrez tout de la logique de l’audimat, du petit monde fermé de ceux qui passent au poste, des faux débats passionnés de ceux qui dînent ensemble. Comme pour tous les grands essais, ce livre regorge d’évidences qu’on n’aurait jamais osé penser tout seul.
Voici ma deuxième proposition, disais-je. Reste le marché de la mort en direct, encore trop peu exploité, sauf sur les journaux télévisés, mais toujours trop soft pour moi qui aime le sang et les jeux du cirque. Mon regard professionnel sait comme la mort excite. Les réticences éthiques ne tiendront pas longtemps devant le marché et j’aimerais me positionner le premier sur le marché, avec mon « Suicide à la Une ».
Le concept n’est pas beaucoup plus compliqué que celui « la Fête à Qui Qui » : un désespéré crédible et soigneusement choisi (par un psychiatre assermenté) se propose de mettre fin à ses jours en direct et sur le plateau, avec le moyen de son choix : corde, défénestration, arme de poing, ciguë, décapitation au sabre, chaise électrique, feu, morsure d’animal adéquat, noyade, ou toute autre méthode plus originale. Pendant les deux heures de l’émission entrecoupée de publicités, la fiancée essayera de retenir son chéri, la maman son fiston, aidées par les psychologues les plus télégéniques, on entendra les témoignages édifiants de voisins, on appellera le centre des impôts tenu responsable, le petit chef véreux, les avocats à la mode tenteront en direct de trouver des responsables et de les faire payer sous contrainte avant l’irréparable, et l'animateur mettra régulièrement un peu d’huile sur le feu. Le public pourra voter par SMS. Des bookmakers feraient flamber les bénéfices. Une récompense de 100 000 euros sera versée aux héritiers du défunteur, ou sera détruite devant huissier de justice sur le plateau si le héros du jour le décide, voulant punir plus encore ses proches.
Ce soir, au moment de notre examen de conscience quotidien, demandons-nous honnêtement si nous nous sentons capables de résister aux pièges télévisuels de plus en plus grossiers, mais hélas bien efficaces. Car il me parait évident que la médiacratie débouche irrémédiablement sur la médiocratie.
Sur ce, je vous laisse, il faut que j’aille regarder mon programme.



