Mise en garde.
Qu’on ne s’y trompe pas. Même si un ton badin est utilisé, je traite dans ce blog de sujets difficiles : ceux de la médecine générale, c’est à dire tout ce qui touche à la réalité de l’humain. Comme le carabin s’empare du rire pour affronter l’insoutenable, je cherche la raison à travers la dérision ; j'utilise la caricature verbale pour tenter d'atteindre des territoires que le conformisme ne connaît pas. J'espère que mon impertinence deviendra pertinence.
Par atavisme gallinacé symbolique, je tiens au ramage et au plumage de ma prose. Pour tirer sur les certitudes établies, j’utilise mon arme favorite : l'ironie, parfois cynique, celle de la maïeutique socratique. Jamais méchante, elle suppose l’intelligence du lecteur.
Je suis habituellement maître de mes nerfs, sauf lorsque j’arrive dans un lieu inconnu. Fébrilement, il faut que je grimpe sur la plus haute colline ou au sommet de la tour la plus élevée pour comprendre comment est fabriquée la région. Mon premier achat compulsif est immanquablement la carte au 25000ème du lieu : c’est dire si j’en ai une belle collection ! Je me délecte des vues aériennes qui me font comprendre le monde, et si par hasard vous m’avez laissé un jour votre adresse et que je n’ai pas encore eu l’occasion de venir vous rencontrer, j’ai déjà dû roder au-dessus de chez vous via Google Earth. Mais de toutes mes cartes, la plus philosophique est bien mon « Upside Down World Map » : j’y pars régulièrement me ressourcer dès que je me surprends à afficher des velléités egocentrales. J’y puise l’absolue relativité de mon tout petit point de vue.
Casuistiquons gaiement: un patient s’installe en face de nous, nous encombrant d’une obésité confortable. Les choses paraissent limpides à prime abord, nous devons le faire maigrir avant les complications somatiques à venir, que nous connaissons trop. Insuffisance cardiorespiratoire, insuffisance veineuse, diabète, gonarthrose, hypertension artérielle, troubles du métabolisme lipidique, hyperuricémie le guettent et notre boulot est simple : sus au gras ! Liposussion et liposuccion sont au programme, d’autant qu’il risque de péter notre fauteuil, Bébert !
Régime alimentaire et reprise d’activité sont les mots inévitables que nous devons proférer. Beurk ! Et comme que dirait l’autre, il est fort à parier que pisser dans un violon serait plus efficace. Las, on pourra toujours s’arque bouter sur nos positions au fur et à mesure des années, l’expérience nous prouve qu’on sera fort peu pertinent tant que le patient n’a pas décidé lui-même de se prendre en charge et que nos beaux conseils ne soulageront que nous.
Changer de point de vue ne peut pas nuire, au lieu de lancer nos missiles sans résultats d’un point unique, qui feront flop irrémédiablement. A quoi sert de répéter à un gros qu’il est trop gras pendant 20 ans ? Mieux vaut descendre du mirador d’où nous le fusillons inlassablement sans résultat pour trouver d’autres angles de prise en charge. Ou soulevons les plis du gras pour y trouver d’autres vérités.
Parlant de point de vue ou de pli, je ne peux passer sous silence Gilles Deleuze décortiquant Leibniz dans son célèbre essai ou lors de ses cours à Vincennes. Comme il a suffisamment insisté pour que la philosophie ne soit pas uniquement une affaire de spécialiste, qu’il nous a incités à utiliser les concepts fabriqués par le philosophe, ne nous faisons pas prier et utilisons les siens à notre niveau. Son pli est un concept qui me touche, même si sa philosophie dépasse mes capacités intellectuelles. Tant pis, je me sers :
Ça sert à quoi d’être plié? Ça sert à quoi d’être replié ? Si les choses sont pliées, c'est pour être mises dedans. Voilà au moins une réponse. Les choses ne sont pliées que pour être enveloppées. Les choses sont pliées pour être incluses, pour être mises dedans. C'est très curieux ça. Le pli renvoie à l'enveloppe. Le pli c'est ce que vous mettez dans une enveloppe, en d'autres termes: l'enveloppe est la raison du pli. Vous ne plieriez pas si ce n'était pas pour mettre dans une enveloppe. L'enveloppe est la cause finale du pli.
Je traduis en concepts philosophiques. L'inclusion est la raison de l'inflexion. L'inflexion est la raison de la courbure. Il fallait bien plier les choses pour les mettre dedans.
Reprenons la clinique du pli. Notre incontournable graphosophe Jak nous a prouvé que le pli de l’obèse peut cacher bien des surprises ! Pour ma part, je vois bien que le gras enveloppe bien la maigre estime du soi, ou pour le dire différemment, qu’il continue sans discontinuité les choses de l’âme ou de l’inconscient : c’est bien de la même matière qu’il s’agit, c’est du drapé par-dessus l’avidité de l’amour nourrissant maternel ; l’adipocyte est la partie visible du dedans, c’est un miroir de l’âme. Dans une optique cartésienne séparant la substance pensante (la psyché) de la substance étendue (le soma), s’il me fallait choisir un organe pour placer (le vague à) l’âme, au lieu d’une quelconque glande pituitaire ou pinéale, j’opterais pour le gras du bide, car j’ai bien compris qu’il suffit d’écarter les plis pour trouver l’âme ou l’inconscient (que je confonds de plus en plus) ! Mais je suis plutôt spinoziste et j’imagine la viande et la pensée en une seule substance, dans un monisme que l’imagerie médicale confirme peu à peu : pour bander un muscle ou réfléchir un brin, il faut faire bouger des particules, et j’ai idée que ces atomes sont les mêmes. Comme l’âme serait une pliure du corps, l’inconscient serait une pliure du gras. Dans la substance unique expliquée par le pliage, la conscience et le corps sont la même chose.
Si je parle du pli de l’obèse, je pourrais tout aussi bien parler du simple pli cutané de tout un chacun. La peau, comme le gras, est l’interface entre le dedans et le dehors. Le dermocorticoide que nous prescrivons larga manu ne suffit pas toujours à guérir les eczémas de l’âme, et il faut souvent déplacer son point de vue ou écarter les plis cutanés pour découvrir ce qui se cache.
On peut tirer quelques bonnes ficelles du livre de Maya Malet, « Monothéisme et psychanalyse » qui est une ouverture à la psychosomatique cutanée, pour le dire avec les mots de généraliste ou ceux de ma concierge. Un brin ardu pour qui ne patauge pas tous les jours dans la bible et ne se vautre point béatement dans le lacanisme bon teint, il offre néanmoins la possibilité de se gratter les neurones. Elle reprend à son compte les thèses du « Moi-Peau » de Didier Anzieu ( 1995), décrivant les trois grandes fonctions de la peau (le sac, l’interface et la communication avec autrui). Le médecin qui ne voudrait rafistoler que le sac serait bien souvent impuissant.
J’y piocherai pour ce qui nous intéresse aujourd’hui la description de l’invagination comme mouvement premier de l’embryologie, «… pour donner forme aux organes et nous rappeler, avec D. Anzieu, que le vagin n’est pas un organe d’une texture particulière, mais un repli de la peau, comme les lèvres, l’anus, les paupières, le nez, feuillets tapissés sans couche durcie ou cornée protectrice jouant le rôle de para excitation. Là, la muqueuse est à vif, et la sensibilité, l’érogénéité sont à fleur de peau »… ou encore « la source neurologique commune de la peau et du cerveau durant la vie embryonnaire, qui s’origine dans l’ectoderme, montre la parenté entre la peau et l’appareil psychique dès le début de la vie »
Voilà sans doute pourquoi j’ai dans la tête les filles que j’ai dans la peau !
Pour en venir où, tout ça ? Qu’on peut continuer la promenade et se dire qu’une maladie n’est pas au choix volatile et imaginaire à confier au psy, ou franchement belle et noble à faire ôter par le chirurgien. La pensée dominante voudrait bien nous imposer que certaines maladies peu flatteuses sont « psychosomatiques », à voile et à vapeur. Chaque camp tente de tirer la couverture à soi : le psy sait bien que la migraine se soigne avec les mots, tandis que le neurologue ricane en donnant ses triptans.
Ainsi, les atomes de Leucippe expliquant la totalité du réel, le monisme spinoziste et le pli deleuzien permettent de remettre les pendules à l’heure : il ne faut plus choisir entre fromage ou dessert, n’importe quel acte médical nécessite la technique et la parole. Le généraliste, grand déplieur s’il en est, est bien le travailleur de la synthèse entre les deux versants de l’Homme. Et il ne doit pas oublier l’étymologie du mot expliquer, du latin ex-plicare : sortir du pli, du caché.




