Mise en garde.
Qu’on ne s’y trompe pas. Même si un ton badin est utilisé, je traite dans ce blog de sujets difficiles : ceux de la médecine générale, c’est à dire tout ce qui touche à la réalité de l’humain. Comme le carabin s’empare du rire pour affronter l’insoutenable, je cherche la raison à travers la dérision ; j'utilise la caricature verbale pour tenter d'atteindre des territoires que le conformisme ne connaît pas. J'espère que mon impertinence deviendra pertinence.
Par atavisme gallinacé symbolique, je tiens au ramage et au plumage de ma prose. Pour tirer sur les certitudes établies, j’utilise mon arme favorite : l'ironie, parfois cynique, celle de la maïeutique socratique. Jamais méchante, elle suppose l’intelligence du lecteur.
Je vous le concède volontiers, la prose allumée de MagikW. n’est pas accessible au péquin moyen, mais je peux vous en traduire quelques passages si vous voulez : je dispose des outils intellectuels adéquats, étant équipé moi aussi de connexions neuronales agitées. Dans un article récent, elle a pourtant réussi l’exploit de scribouiller une belle phrase qui pourrait faire écho chez beaucoup et exprime la quintessence de notre job :
J’ai bien compris que nous ne sommes pas que le produit de nos parents mais plutôt de leurs lignées respectives, toutes deux combinées dans un magma sociétal.

Cette sentence intelligente et concise saura rendre quelques services à tout un chacun. Il n’est pas une journée où nous n’entendions du plaintif de cet acabit dans nos cabinets : Si je vais si mal, c’est la faute « à » ma mère. Ou bien : Mon père ne m’a pas aimé. Ou encore : Ma sœur était la chouchoute. Ou mieux : Mon mari m’a beaucoup fait souffrir. A chaque problème relationnel ressenti, un bouc émissaire unique responsable de tous les maux dans une logique appauvrie. Qui haine bien châtie bien !
Belle étape indispensable à l’amélioration de sa thymie et des rapports humains que de savoir intégrer la formule de Mgkw : mes parents furent chtarbe à leur manière mais guère moins que moi, leur grain respectif valant celui de leurs parents ou aïeux respectifs, et je leur en suis gré d’avoir tenté de faire le mieux possible pour moi malgré leurs casseroles, leur éducation et les cahots de leur époque : je fus pondu sur un champ de ruines en reconstruction, au sortir de la guerre d’Algérie, mon havre s'écrivait en même temps que moi et cela a nécessairement influencé ma trajectoire. Quant à mes enfants, que j’aurais aimés sains de corps et d’esprits, je ne me fais plus d’illusions depuis lurette : ils seront humains et seulement humains. Vous verrez, ça peut aider de laisser l’idéalisme de côté.
Mieux, cette phrase excite chez moi cette idée philosophique de dialectique, qu’on entendra ici comme flux, comme modification des événements dans le temps, qui est bien le cœur de notre métier de généraliste : tout est en devenir, nulle chose ne persiste. Pour les médecins que nous sommes, rien ne remplace l’analyse des évolutions, chaque étape procédant d’une précédente. Rappelons-nous l’image de la dialectique héraclitéenne : « à ceux qui descendent dans les mêmes fleuves surviennent toujours d’autres et d’autres eaux ». Pour le dire avec les mots d’aujourd’hui « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » ou avec les termes mi-crus du Dr Coq : « on n’embraise© jamais deux fois la même femme ». Héraclite d’Ephèse, philosophe présocratique, s’oppose ainsi à la pensée de Parménide, qui pense l’unicité de l’être comme une sphère parfaite, finie et immobile. Le premier des deux, déclamant que l’être est toujours en devenir, que tout évolue sans cesse, pourrait bien se réclamer patron des généralistes s’il n’avait disparu corps et bien, ne nous laissant que des fragments éparpillés de son œuvre.
Ayant compris ces choses, redescendons dans nos cabinets : le simple tableau infectieux qu’on diagnostique s’écrit dans le parcours singulier d’un patient particulier. La décision initiale sera éventuellement revue et corrigée quelques heures plus tard : même maladie, mais stade différent ou discret élément supplémentaire infléchissant la décision initiale. La version hégélienne de la dialectique, que les bacheliers connaissent bien sous le triptyque thèse antithèse synthèse, illustre aussi notre rôle de généraliste : une thèse ou position (symptôme-diagnostic- prise en charge classique : découverte d’un cancer métastasé), une antithèse ou opposition (la réalité d’une situation : « y » veut pas de traitement !) et la synthèse ou composition, spécifique de notre métier (et maintenant, qu’est ce qu’on fait ?).
C’est bien mignon de savoir diagnostiquer une migraine et de proposer le traitement qui va bien, c’est beaucoup mieux de comprendre le pourquoi du comment, de dénouer l’anamnèse d’un symptôme pour tenter d’éviter sa répétition compulsive qu’a si bien dénoncée Freud. De façon corollaire, il faut savoir s’opposer à l’idée bien ancrée que la fille d’une migraineuse qui consulte pour une première céphalée aura des migraines toute sa vie comme sa mère. Ce discours de spécialiste serait désespérant et ce serait accepter un peu vite le triste comique de répétition. C’est même pour moi un beau challenge de médecin que de pouvoir éviter au fils d’alcoolique d’endosser l’atavisme familial.
Le généraliste par sa position bourgeoise voit évoluer les histoires sur le long
terme, sur plusieurs générations. De tous les médecins, c’est bien celui qui écrit le plus sa démarche dans un flux dialectique. Telle est une partie noble de notre boulot : tâcher de
comprendre et de gérer l’historique. Un beau complément à la médecine de l’ici et du maintenant que nous pratiquons aussi.
Une différence significative en tout cas entre le généraliste installé et le généraliste remplaçant.



