Mise en garde.
Qu’on ne s’y trompe pas. Même si un ton badin est utilisé, je traite dans ce blog de sujets difficiles : ceux de la médecine générale, c’est à dire tout ce qui touche à la réalité de l’humain. Comme le carabin s’empare du rire pour affronter l’insoutenable, je cherche la raison à travers la dérision ; j'utilise la caricature verbale pour tenter d'atteindre des territoires que le conformisme ne connaît pas. J'espère que mon impertinence deviendra pertinence.
Par atavisme gallinacé symbolique, je tiens au ramage et au plumage de ma prose. Pour tirer sur les certitudes établies, j’utilise mon arme favorite : l'ironie, parfois cynique, celle de la maïeutique socratique. Jamais méchante, elle suppose l’intelligence du lecteur.
Comme je vous l’ai déjà dit ailleurs (c’est bien de me lire, mais tâchez de suivre !), l’Aufhebung, en philosophie hégélienne est un beau concept dialectique qui me branche, pouvant être traduit par conservation-dépassement, suppression-conservation, dépassement-continuation, intégration-dépassement. Mieux, pour briller dans les beaux dîners, on peut lâcher subrepticement un « sursomption » du plus bel effet, en l’absence d’un érudit trop pointilleux capable de pourrir l’ambiance de la soirée.
L’adolescence illustre parfaitement les choses : cette période de la vie permet l’émergence d’un individu différent, remplaçant l’enfant qui était sans le supprimer complètement. Ça me parait clair à l’éclairage de la médecine générale : l’enfant est un morceau de famille, consultant avec un autre membre de la famille, mère, père, fratrie, grands-parents… L’adolescent, lui, débute un parcours singulier, s’arrachant de la bouillie familiale où il n’était que partie d’un tout. La fin de l’adolescence pourrait théoriquement être l’avènement de l’individu. Intégration d’une personnalité « indivisible », atomique, ce qui ne semble pas donné à tout le monde.
L’adolescence suit la période de latence, ce calme annonciateur de la tempête hormonale. Testostérone et estrogène incitent à la rencontre, impliquant de façon corollaire à l’introspection. Pour connaître l'autre, il faut chercher à se connaître. La période est avant tout l’émergence d’un individu, qui va commencer à penser.
Malgré ses ruades et autres tentatives d’affranchissement, le gaillard boutonneux reste imprimé par son histoire familiale et son époque, la gestion plus ou moins aboutie de son Œdipe, ses handicaps culturels, son atavisme et devra bien écrire sa transformation sur une construction initiale. A l’adolescence, pas de table rase possible. Derrière l’appareil dentaire, on retrouve bien les quenottes poussées pendant l’enfance.
L’adolescent change d’adultes référents pendant son parcours. Changement de professeurs, d’éducateurs, d’entraîneurs. L’entrée en 6ème signe pour beaucoup l’entrée en adolescence, avec la perte du professeur unique, imago parental rassurant, pour s’engager dans un apprentissage où il doit s’autonomiser, se prendre en charge lui-même. Le généraliste fait partie des rares adultes qui restent. Si l’enfant Martine allait chez le Dr Coq, Marteen va chez le Doc, puisque ça fait plus style avec son nom : Doc Marteen ! Mais c’est bien toujours le même toubib.
Le généraliste connaît l’adolescent depuis l’enfance, la naissance et souvent même avant leur conception ; il sait beaucoup de son univers familial. Nous avons en mémoire certains secrets de famille. Nous savons ses conditions d’extraction, les interruptions de grossesses familiales, les séparations, les drames, certains non-dits, éventuellement l’échec de la contraception post coïtale qui le programmait pour la chasse d’eau. Nous avons en charge plusieurs membres de familles recomposées dont nous connaissons les imbrications, sans que nous puissions en faire écho : la prudence est requise, en particulier dans nos interprétations.
Symptomatiquement, quelques adultes garderont fidèlement le toubib de leur enfance, alors que la plupart franchiront une étape symbolique en choisissant un médecin différent de celui de ses parents, un confident bien à eux : je suis toujours circonspect devant ces Tanguy que j’ai vus mouflets et qui continuent de venir me consulter en tant que parents.
Un généraliste repérerait facilement un adolescent dans un inconnu qu’il croiserait dans la rue : sa pu tro lormone, c couver dakné, c fashionizé, c perC, sa 10poz d1 cor tro gran, sa lol :), sa écri D SMS tlt, sa fé la daras. Il est moins sûr qu’il reconnaisse l’adolescente Marteen qui pointe dans la petite Martine qu’il connaît depuis la naissance, où pour dire les choses différemment, qu’il adapte sa pratique à ce nouveau patient qu’il croit connaître. Il devient nécessaire de faire l’effort particulier de changer de braquet face à l’adolescent qui consulte.
Une rupture dans la routine est nécessaire, qui demande une vigilance accrue pour qui voit l’enfant grandir : doit se poser la question du moment où la prise en charge de l’enfant devient la prise en charge d’un adolescent. Comme nous sommes le médecin de famille, stable depuis des années, la famille continue à nous amener le jeune entrant en 6ème avec sa fratrie. La consultation d’entrée au collège ou la vaccination de 11 ans peuvent être un cap à repérer, méritant une prise en charge spécifique, pour ceux qui apprécient les repères rassurants.
Prenez l’avis de n’importe quel adolescentologue bon teint, fortiche en psychologie : le décagénaire doit se recevoir seul en consultation, en tête-à-tête, qu’il puisse s’affranchir du joug familial et parler librement. L’expérience montre pourtant que même pour un médecin averti, recevoir le teen-ager seul est régulièrement difficile, les parents ayant souvent une bonne raison de les accompagner : une inquiétude médicale (« je crois qu’il me fait une méningite »), la nécessité d’un examen somatique qui nécessite parfois la présence d’un tiers, le besoin d’une explication, de conseils d’éducation. Au risque de m’attirer quelques mépris de l’intelligentsia, j’ai idée que pour nombre de consultations d’adolescents, la présence d’un parent me paraît même souvent souhaitable, qui permet de mieux comprendre un symptôme, un malaise, une fatigue. Il n’est pas rare que quelques morveux ou gamines juste pubères consultent seuls avec la carte CMU familiale pendant que leurs parents travaillent, pour des problèmes courants de médecine générale : les examiner, leur prescrire des examens complémentaires ou des molécules actives doit nous conduire alors à la plus grande prudence et le plus souvent à un appel téléphonique à l’un des parents.
Le cas le plus fréquent dans notre pratique reste l’adolescent accompagné, à qui nous répétons à chaque consultation qu’il peut venir seul. Les choses se font ainsi naturellement, sauf s’il nous faut parfois brusquer les choses. Dès la moindre piste fonctionnelle ou pour certains examens systématiques, il est proposé aux parents de rester en salle d’attente pour y feuilleter la presse haut de gamme qui s’y trouve.
Pour terminer, je peux vous confirmer cette notion qui ne paraît pas toujours évidente : la contraception ou le Gardasil© se prescrivent mieux sans la présence du petit frère !



