Je dois bien admettre que ma plus belle prise n’a pas concerné les médicaments génériques, mais bien des produits de marque avec le logo sur la poitrine : à l’occasion d’une visite chez une patiente psycho-chtarbe suivie en hôpital spycjaitrqiue de jour –ouf, je n’étais pas le prescripteur !-, j’eus la présence d’esprit d’ouvrir la petite porte du cagibi, ce que je ne fais bien sûr jamais. Dans le gourbi, deux sacs poubelles de 30 litres remplis de boites intactes de neuroleptiques, somnifères, antidépresseurs et anxiolytiques ! Plusieurs années de vaines prescriptions jetées en vrac dans les deux poches grand format. Promis, au bas mot des centaines de boites !
Comme je sévissais dans le cadre d’une HDT, j’ai fait embarquer la belle qui battait sérieusement la campagne et chantait la mère Godichon en latin, comme on dit par chez moi. Ni vu ni connu, j’ai mis les sacs dans le coffre de ma voiture pour les revendre au marché noir en bas des immeubles de mon quartier : bonne pioche !
Avec leur accord, je me régale de farfouiller dans les armoires à médicaments de mes patients quand je vais à domicile. Souvent par simple commodité pour trouver le traitement nécessaire lors d’une visite vespérale et éviter ainsi au patient la pharmacie de garde. Plus souvent parce que cette simple habitude des généralistes est souvent fructueuse, rentable à la fois pour la société et pour apprécier la compliance des patients aux traitements ordonnés. Nous trouvions déjà du copieux avec les médicaments de spécialités, c’est encore plus fragrant avec les produits génériques qui seraient, nous dit-on, le seul espoir d’issue possible avant le démantèlement de la Sécu et la curée des assurances privées.
Vous le savez, vous qui me lisez depuis un an, que je suis plutôt un chansonnier sensible qui observe ce qui se passe dans mon cabinet qu’un scientifique pur et dur, un journaliste d’investigation hyper renseigné ou un examinateur minutieux de ce qui se passe dans les ministères. Je ne saurais donc pas répondre à cette difficile question qu’est la validité du choix des génériques imposés en masse par nos économistes et gouvernants. Nous connaissons les avantages et intérêts des deux parties (économies immédiates mais diminution des crédits de recherche). Ne pas se passionner pour l’essor des génériques passe maintenant pour une incongruité malsaine, tout autant que de ne pas connaître en 2008 nos émissions de CO2. Mais je n’arrive pas à croire à la chanson qui voudrait que 20 % d’économies sur les prescriptions en génériques feront 20 % d’économies sur ce poste de dépenses : ce serait oublier bien vite les accidents iatrogéniques favorisés par les changements de noms sur les boites et les innombrables traitements re prescrits en doublon pour raison X ou Y.
Un médicament arrive sur le marché sous son nom princeps : même en le prescrivant en DCI (en dénomination commune internationale), il sera délivré sous son petit nom commercial, le temps qu’on l’intègre complètement. Au bout de quelques années, la molécule tombe dans le domaine public, le médicament est généralement généreusement génériqué, et il faut alors traduire nos prescriptions.
Exemple d’un produit récent, le Lyrica© ou prégabaline, qui peut rendre quelques services en ville, et qui ne sera délivré pendant quelques temps qu’avec sa dénomination Pfizer©. Il n’est pas disponible directement dans le Vidal© informatique qui me sert à rédiger mes ordonnances, mais je peux quand même l’inscrire sur l’ordonnance en cherchant Lyrica© et en le convertissant en molécule. Je fais souvent cette manipulation pour retrouver le générique d’un médicament mieux connu sous son nom commercial (vieille école oblige), ce qui me donne l’impression d’aller chercher une information chez le petit commerçant du coin avant d’aller acheter chez Auchan© le produit vanté à prix bradé, ou pour le dire différemment de faire un peu ma pute ! Dans quelques années, les patients se verront délivrer de la Prégabaline et on nous sommera d’oublier illico le Lyrica© (qui aura atteint ses 20 ans de brevet et ses 8 à 12 ans de mise sur le marché) au plus vite pour prescrire la copie la moins chère. Mais penser Prégabaline actuellement n’est pas simple pour nous puisque les patients nous demandent le nom inscrit sur la boite, qui est le Lyrica©.

Regardons ce qui se passe quand on convertit une ordonnance usuelle chez un octogénaire standard, habitué à ses comprimés roses. Brusquement, on lui change tout : le nom mémorisé depuis 10 ans devient imprononçable, le packaging est modifié, le comprimé rose devient gélule blanche puis pastille bleue le mois suivant. Le nom du labo peut devenir la balise connue : le paracétamol « RPG » et l’amiodarone « RPG » sont parfois confondus, notre patient intégrant alors le « RPG » comme repère du paracétamol et utilisant alors n’importe quel produit « RPG » en cas de céphalées. D’autres fois, c’est l’aspect du comprimé qui est associé avec sa qualité thérapeutique : les rouges sont pour le cœur, les jaunes sont pour les jambes, qu’importe si tout change le mois suivant. Aussi, un de mes patients sous Subutex© n’a pas voulu passer au générique, car la taille du comprimé était inférieure et qu’il avait l’impression de ne pas avoir sa dose !
De sorte, une part non négligeable des génériques ne sont pas pris par des patients sceptiques, ne supportant pas l’excipient ou la forme galénique différente et une bonne partie reste dans les placards.
Période de transition, sans doute… en espérant la complète prescription en DCI, mais qui méritera un effort de lisibilité sur les boites, voire des abréviations DCI pour des produits courants complexes, à l’image du pesticide que tout le monde connaît sous le sigle DDT, plus facile à mémorise que le Dichlorodiphényltrichloroéthane.
Observons un simple contraceptif oral : je ne sais pas qui peut parler de cette pilule LEVONORGESTREL 0,05 mg, 0,075 mg, 0,125 mg + ETHINYLESTRADIOL 0,03 mg, 0,04 mg, 0,03 mg, voie orale, comprimé enrobé (DCI) autrement qu’en la nommant « générique de Trinordiol© », et j’aimerais autant pouvoir utiliser un raccourci commun pour prescrire ce produit courant.
Utopique comme une fillette dans un monde cruel et tristement vénal, je rêverais de créer un site d’échanges des centaines de milliers de boites de médicaments non utilisés et qui partent à l’égout, sur une sorte de Trocmédoc.coq©, remplaçant le moribond Cyclamed©, tombé sous la corruption de pharmaciens véreux, et dont les effets délétères ont largement été démontrés dans les pays en voie de développement, développant surtout le marché parallèle. Je vois dans mes songes fleur bleue la circulation postale libre des médicaments inutilisés sans autre forme de procès dans des enveloppes T gratuitement distribuées. Tout ça pourrait éviter l’étape pharmacie où se nichent les réseaux de détournement.
Ce concept est évidemment irréalisable pour de multiples raisons que vous imaginez aisément, mais ce gâchis considérable me flanque la gerbe : découvrir des dizaines et des dizaines de boites neuves chez mes patients, tandis que d’autres refusent mes prescriptions pour difficultés économiques m’irrite un chouia.



