Partons de ce constat désolant : le médecin se fait rare, au moins sous nos latitudes.
Chaque commune rurale se démène tant qu’elle peut pour appâter le docteur, au même titre qu’elle se bat pour garder son bistrot-épicerie : on lui déroule le tapis rouge, on lui fait miroiter des promesses quasi-électorales, comme quoi les patients sont tous solvables et sympathiques, on lui offre la plus belle maison du village.
Notre ville, plus grande ville sans CHU en France, se trouve dans une même problématique : les étudiants en médecine s’installent préférentiellement à proximité de leur faculté, et l’architecture de Perret apparaît un brin austère pour qui connaît la pierre de Caen ou les colombages de Rouen. La communauté de l’agglomération havraise a même son chargé de mission sur la démographie médicale, c’est dire l’étendue des dégâts.
Nous reviendrons sur les difficultés de travailler en milieu sous-médicalisé pour le généraliste, là n’est pas le propos. Mais tâchons plutôt de trouver des solutions. Il m’est arrivé de dîner avec des spécialistes parisiens, étonnés de nos listes d’attente dignes des plus belles années soviétiques, alors qu’eux mêmes attendent parfois le client, et doivent même parfois rivaliser des plus fines matoiseries pour attirer la ménagère.
A deux heures de train, au terminus d’une ligne SNCF d’un autre temps il est vrai, grouille pourtant une populace avide de soins. Il est facile d’imaginer que quelques spécialistes de la capitale pourraient dispenser leur savoir à la Porte Océane de façon épisodique, et qu’un agenda bien géré pourrait permettre de disposer d’une main d’œuvre étrangère à faible investissement : une poignée d’ophtalmos pourraient effectuer successivement un vrai plein temps dans un seul cabinet médical secondaire, réduisant alors la pression subie par les secrétaires médicales havraises, se faisant insulter quand la première urgence ne peut se résoudre qu’en terme de semestre.
Disposer de délais raisonnables pour des avis spécialisés allégerait aussi la redondance de nos consultations généralistes : les latences sont telles, que pendant l’attente d’un acte technique simple comme une infiltration articulaire, nous revoyons nos patients plusieurs fois, avec des arrêts de travail difficilement justifiables de plusieurs semaines !
La ville pourrait peut être favoriser une telle politique par une excitation des forces en présence, en négociant avec le Conseil de l’Ordre cette pratique occasionnelle excentrée, en mettant des locaux et un secrétariat à disposition (dans le bel immeuble Colbert à moitié vacant, ou dans une clinique proche de la gare ?) , en faisant une étude de marché, en prospectant lesdits professionnels… Recevons les joyeusement. Faisons leur apprécier une petite escapade régulière, le plaisir de prendre le train avec un bon bouquin, la rencontre d’autres professionnels…
Imaginons aussi pour nos campagnes des consultants mobiles, des cardiologues ou des rhumatologues qui se déplaceraient comme le boucher ou le boulanger dans un village de montagne. Un coup de klaxon de leur camionnette équipée, et on verrait débouler les artéritiques des fermes isolées pour consulter l’homme de l’art. Je m'imagine tout à fait au volant de ma salle d'examen roulante, sauvant le veuve et l'orphelin dans les campagnes les plus reculées !
Cette activité professionnelle dans un cabinet secondaire me fait rêver à une pratique alterne pour nos carrières de généralistes. Nous aimons travailler, les choses semblent évidentes, mais certains de mes confrères rapportent parfois une certaine usure après des années d’exercice dans un même lieu. Comme dans un vieux couple éteint, rien ne doit valoir une petite aventure extra conjugale pour relancer la machine. Après 25 années assis dans le même fauteuil, il est probable qu’on prend un peu la poussière, voire qu’on doit sentir le renfermé.
Echangeons, donc.
Echangeons un mois de pratique citadine contre un mois de pratique champêtre. Echangeons une clientèle de ZEP contre une clientèle de centre ville. Echangeons une période en Normandie contre une période en Savoie. Echangeons une patientèle qui nous éreinte contre une patientèle qui vous épuise. Echangeons nos hystériques contre vos obsessionnels. Echangeons nos cabinets, pour voir une autre façon de travailler. Echangeons nos secrétaires, nos associés. Pour un jour par semaine, pour une période de « vacances » en famille ou pour une année sabbatique. Echangeons nos sacoches et nos boites d’urgence. Echangeons nos façons de travailler, nos façons de gérer nos vies, nos astuces pour trouver du plaisir.
Je remplacerais volontiers une semaine en février un toubib dunkerquois fatigué du carnaval, moi qui sait apprécier cette ambiance survoltée. Consultations pendant la journée, travestissement festif la nuit. Christine me logerait bien, j’en suis convaincu.
J’aimerais tester la vie insulaire sur Batz. Je me réjouirais de me lever la nuit, de devoir chausser mes skis alpins dans un village d’altitude pour aller soigner une crise d’asthme. Il m’amuserait de pratiquer dans le Marais ou à Pigalle. Je me régalerais de deux jours par semaine en ruralité cauchoise. Je permuterais bien quelques jours avec un congfrère marseillais, pour des pratiques que je sais très différentes.
Les perspectives sont excitantes. Je m’imagine déjà éplucher les petits annonces sur exchangedoc.fr et poser la mienne : MG le Havre, échange transitoirement ou épisodiquement clientèle fidélisée, association médicale 2 médecins, secrétariat plein temps, beau cabinet vue sur jardin, salle examen bien équipée, logiciel hellodoc, bureautique moderne… faire offre et propositions.
On pourrait même imaginer d’échanger l’exercice professionnel ET l’ environnement intégral pour une véritable immersion locale. Le cabinet médical, oui, mais aussi la vie privée jusqu’aux charentaises.
Je complète donc mon annonce : prête une grande maison beaux volumes, un jardin abrité plein sud, deux voitures, une moto, une femme quadra agréable à vivre, quelques adolescents sympas sans problèmes majeurs, un chat, un abonnement culturel, une bibliothèque et des beaux disques, des copains parfois lourds mais d’amitié et des copines souvent jolies, un carnet d’adresses, des sorties prévues…
Selon la durée de l’engagement, je laisse aussi maman et la belle-doche pour les repas dominicaux.
Oumpf, c’est peut être là que le bât blessera !
Allez, faites vos offres…
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