Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j’ai des difficultés à me représenter ce que sont des milliards de déficit. Tous les matins, la radio nous annonce joyeusement les milliards de perte de la veille qu’à la fin on n’écoute même plus : un trader trop joueur balance 5 milliards par la fenêtre, il a fallu que je compte sur mes doigts pour comprendre que ça équivalait à 77.5 euros par tête de pipe, sur la base de 64.5 millions de français. Ça me parle mieux !
Faisons la même gymnastique avec le déficit de la Sécu. Que vaudrait par exemple une toute petite économie de deux euros par consultation de généraliste ? Pour moi, omnipraticien des plus moyens, qui fais un peu plus de 5000 actes par an, le compte est vite fait, c’est le prix d’une petite voiture neuve. Et comme nous sommes un peu moins de 100 000 généralistes moyens comme moi, on arrive grosso modo au milliard tout rond. Magique, non ? En ajoutant tous les autres prescripteurs qui ne sont pas généralistes, ça peut faire beaucoup d’argent.
cf "L'homme qui valait 3 milliards"
A reprendre les chiffres, je trouve sur le site du syndicat MG France (mieux informé que moi et heureusement plus doué en chiffres !) que les généralistes font 305 millions d’actes par an. Ça nous fait donc plutôt du 3.30 euros le milliard, mais l’idée reste la même : même à notre petit niveau, les économies ça compte. Les plus attentifs me diront que la Sécu ne rembourse pas à 100%, mais plutôt vers 70 %. OK, je vous le laisse pour cinq euros.
De la gauche d’antan, je reste attaché à l’idée de la solidarité et d’une sécurité sociale pour tous. Cette solidarité repose sur le principe simple d’un gâteau à partager au mieux entre chacun, dans une sorte de contrat social rousseauiste : je perds de la liberté mais je gagne de la sécurité ; ce qui se traduit en langage d’assureur : je cotise en espérant ne pas avoir à utiliser l’argent mis dans la cagnotte, ce qui voudrait dire que je suis malade.
Or nous le savons, les comptes de la vieille dame sont au plus bas, tellement bas d’ailleurs qu’on ne sait plus ce que ça veut dire et qu’on en devient à ne plus être à un ou deux milliards de découvert près. On pique dans la caisse et ça le fait toujours : quand y’en a plus, y’en a encore !
On attend de nos politiques qu’ils gèrent le portefeuille en bons pères de famille, avec des placements prudents, des investissements là où il faut, de la vision à moyen et long termes. J’ai même idée qu’on attend trop d’eux, tout en se dépêchant de taper dans ce qui reste au fond du panier, sur le principe du « dépêche-toi de boire avant d’être bourré ! »
On peut bien sûr espérer que la solution tombe du ciel et qu’un ministre astucieux fasse pleuvoir des milliards dans la caisse. On peut aussi pratiquer la circonspection de la ménagère (ou son homologue masculin, le pépère d’intérieur) qui n’a que son budget de ménagère pour remplir son caddy : en faisant un brin attention, on peut remplir son frigo aussi bien avec 50 euros qu’avec 100. Nous avons beaucoup de leçons à tirer des gens qui savent qu’un sou est un sou et qui respectent leurs marges de manœuvres : souvenons-nous de nos belles années d’étudiants où nous étions au franc près et comptions encore les centimes. Maintenant que nous faisons partie du monde des nantis, quand vient le moment de la rédaction d’une ordonnance, il est bon de se rappeler que tout n’est pas possible.
Combien coûte en médicaments une angine streptococcique de l’adulte jeune en bonne santé, prouvée par la clinique et un test rapide au cabinet (le Streptotest©) ? Nous savons les risques sur le cœur et le rein et devons prescrire une antibiothérapie, et l’usage nous fait marquer un traitement antalgique et antipyrétique. Au moins cher, ce seront du paracétamol et de l’amoxicilline : nécessaire et suffisant.
En irresponsables que nous sommes tous, nous ajoutons qui des anti-inflammatoires, qui de la cortisone, qui des pastilles ou un collutoire, qui un sirop, qui un antibiotique plus fringant, qui un médicament dormant dans l’armoire à pharmacie familiale. Au bas mot et pour un soin d’égale pertinence, on double le prix de la douloureuse. A un milliard les cinq euros d’économie par consultation, ça la fout mal.
Petit comparatif du prix des antibiotiques princeps pour se donner une idée, avec la durée recommandée de prise du traitement pour le traitement de l’angine bactérienne : obtenir un delta de dix euros sur l’ordonnance (prononcez trois milliards HT ou deux milliards TTC) ne pose pas de problème métaphysique insoluble.
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Oracilline© 1 millions x 3 x 10j : 15 euros
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Clamoxyl© 1000 x 2 x 6j : 5.2 euros
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Orelox© 100 x 2 x 5j : 11.75 euros
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Zinnat© 500 x 2 x 4j : 15.80 euros
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Alfatil© 500 LP x 2 x 8j : 24 euros
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Zithromax© 250 2 x 3j : 16.50 euros
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Monozeclar© 500 1/j x 5j : 11.85 euros
Se mettre de tels repères dans la tête peut permettre de mieux s’investir dans la solidarité, qu’on soit médecin ou patient. Nous avons tous les mêmes intérêts à défendre notre système d’assurance maladie.
Même chanson pour tout le champ de la médecine générale. Prenons le cas du traitement de l’HTA : les produits recommandés en première intention sont les diurétiques, comme l’Esidrex© (hydrochlorothiazide), à moins de 3 euros le mois, rarement prescrit pour des molécules paraissant plus prestigieuses et mieux vendues : en tête des ventes vient l’Amlor© (15 euros mensuel), que Prescrire© ne conseille pourtant qu’en 4ème ligne ! (Les chiffres datent de 2004 avant qu’il soit génériqué, mais l’observation des chiffres 2007 ou 2008 confirmeraient les tendances)
Chacun y va de son refrain : donnez-moi ce qui se fait de mieux, parce que je le vaux bien, et avec le prix des mutuelles qu’on paye... Les milliards, à 5 euros TTC la bête, on peut en trouver partout : 5 euros d’examen complémentaire demandé sans raison, un contrôle biologique demandé sans pertinence. Pour moi, par exemple, prescripteur pourtant médiocre, je suis persuadé de vous trouver des milliards et des milliards, enfin disons des milliards. Ne le dites pas trop fort. En sachant aussi que 5 euros par patient, ça peut aussi être 50 euros tous les 10 patients, ce qui est quantité négligeable pour nous, vus nos volumes de prescriptions.
Ça fait presque peur, non ?




