Nous recevons beaucoup de patients.
Nous recevons beaucoup de nos patients.
Bernard, emporté par la maladie, aura été un de ceux qui m’ont étayé, à son insu sans doute. Nous passions de riches moments à sublimer cette parenthèse qu’est la consultation, sitôt passée la gestion du médical stricto sensu –comme si la médecine ne devait s’intéresser qu’à la viande !- Nous passions systématiquement une sorte de deuxième mi-temps à refaire le monde, sitôt les affaires du corps expédiées. Il avait le plaisir d’être l’aîné et de pouvoir me léguer un peu de lui. J’étais preneur.
Une des discussions qui m’aura le plus marqué aura été sur de la valeur intrinsèque des individus. Cet homme chaleureux et affable, qui avait tâté des périodes de guerre, m’ouvrait l’esprit à d’autres valeurs que celles qu’on connaît actuellement, essentiellement basées sur la politique du bling bling pour utiliser un terme actuel, qu’on appelait jadis le paraître et l’avoir. Cette idée faisait écho à l’interrogation que j’ai devant chaque inconnu que je croise : quel est son parcours ? Qui a-t-il connu ? Ne serait-il pas l’inventeur de ci ou l’auteur de ça ? Ne serait-il pas un Grand Homme anonyme ? Que lui dois-je ? Quelles joies ou peines a connu cette vieille femme ? Qui suis-je pour me sentir supérieur à ce type triste parlant mal le français ?
Elle est bien triste l’égalité inscrite sur le fronton de nos mairies. Aucunement naturelle, elle ne peut exister sans une volonté de l’humain : raison de plus pour travailler sans relâche à la survie d’une solidarité sociale. La santé pourrait être un beau terrain d’exercice, mais tenter de niveler les inégalités n’est pas à la mode quand on assiste à l’exponentialisation des différences. Plus la maladie et le handicap sont présents, plus la pression économique est renforcée sur ces populations qui travaillent nécessairement moins et gagnent donc moins : sus aux petits, taxations sur les faibles, impôts sur les miséreux, refus de prêts bancaires, demande de nouveaux certificats médicaux payants et augmentation des franchises d’assurances pour les moins valides. Mieux vaut être beau, jeune et en bonne santé dans la France d’aujourd’hui.
De nos jours, réussir dans la vie est le modèle universel incontournable : celui qui pète le plus haut est bien celui qui expose la 4x4 la plus rutilante, celui qui possède l’objet féminin le mieux siliconé, celui qui dégrange le plus d’argent sans travailler, celui qui côtoie les vipies les plus cotés, celui qui est publié sans plume ni sans la moindre idée, celle qui passe à la télévision sans aucune autre raison qu’une aberration mammaire, celui qui a l’ego le plus tonitruand, celui qui peut retourner sa veste sans rougir pour mieux se vendre. Résister à ce modèle libéral en poupe qui anéantit toutes les autres valeurs est quasiment mission impossible.
En temps de guerres qu’il avait connues deux fois, Bernard me faisait remarquer que les cartes sont redistribuées : jeunisme, richesse, beauté, puissance ne font plus la loi. Les armes ne font pas la différence entre le fils de notaire et le fils de bougnoule. Au front, le citadin vaut le paysan, le manuel vaut l’intellectuel. Tous égaux sous l’uniforme pour défendre la nation. Mais très vite, les inégalités apparaissent : émergent les braves, les fiables, les plus résistants, ceux qui rassurent et ceux qui savent parler. Ceux qui ne tremblent pas quand il ne faut pas trembler, ceux qui savent s’opposer s’il faut s’opposer. Ces hommes exceptionnels se dégagent du commun des mortels sans pour autant être nés de la cuisse de Jupiter et sans avoir de l’ADN de champion olympique. Rien ne les prédispose à l’exception que leur parcours singulier, rien surtout de ce qui fait la valeur actuelle qu’on obtient le plus souvent par filiation. On est ici dans un tout autre axe de valeurs : j’ai bien écrit exception et non pas héroïsme !
Je n’ai pas la passion du héros, moins encore depuis la disparition du dernier poilu, héroïsé contre son gré (j’avais écrit héroïfié !). Le héros est un concept fabriqué en haut lieu, permettant de justifier des tueries insensées d’hommes alcoolisés, rendus agressifs par ceux qui les commandent ou le manque de sommeil, et conduits à l’abattoir en troupeaux terrorisés : il suffit de lire quelques témoignages pour en être convaincu. L'héroïsme est une consolation pour veuve ou pour mère spoliée tout comme l’est la décoration à titre posthume. Le sacrifice sent trop le sacré pour que je chante enthousiasmé la Marseillaise ou que j’agite excité des chiffons tricolores en réponse à des discours populistes ou nationalistes. De nos jours, est aussi décrété héros de la nation le pauvre flic tombant dans l’exercice de ses fonctions sous les roues d’un chauffard !
Depuis cette discussion avec Bernard, j’ai tenté de dégager d’autres échelles de valeur pour ceux que je côtoie. J’observe depuis la gent humaine selon plusieurs axes : Du grincheux procédurier au serein joyeux. Du moutonnier au rebelle. Du philanthrope au misanthrope. Du lecteur au non lecteur. Du sexophobe au sexophone. Du démerdard à l’empoté. De l’aventurier au pantouflard. Chaque axe permet de situer l’individu dans une sorte de cartographie à plusieurs variables, beaucoup plus intéressante à mes yeux que la seule valeur de la carte Gold. Par ce principe, nul n’est tout blanc ou tout noir et je sais apprécier les indéniables qualités de ceux qui ne partagent pas mes points de vue ou ma vision du monde.
Mais comme j’écris sur un blog médical, je peux témoigner d’une remise à zéro des compteurs similaires pour les choses du corps ou devant la maladie. Chaque nouveau-né arrive avec les mêmes besoins physiologiques, nécessaires et suffisants. Excepté ceux qui naissent en état de manque, pondus par une mère toxicomane, alcoolique et tabagique, le sein maternel est le besoin égalitaire de tous les nouveaux-nés humains.
Plus tard, les différences se creusent très vite socialement parlant. Mais la physiologie reste : qu’importent le pognon, le sang bleu, la gloire, les amis puissants lorsque l’alcoolisme ou la dépression s’invitent ! Bien sûr, les aides simplifient le quotidien, les relations et les dessous de table permettent de voir les plus grands professeurs, mais même avec les meilleurs d’entre eux il faudra passer l’arme à gauche, et chacun se retrouve seul avec cette ligne de mire : égalité, là encore, à physiologie égale..
J’ai observé des thromboses hémorroïdaires de patrons et d’ouvriers : ce sont les mêmes. J’ai annoncé des maladies
graves à des petites gens et à des puissants : aucun ne s’est réjouit. Une grippe ne passe pas plus vite avec un compte bancaire en Suisse. Le mésothéliome pleural est aussi préoccupant pour
l’électeur de Jean Marie Le Pen que pour le nègre de base. La cirrhose mondaine et la cirrhose populaire fabriquent les mêmes ascites. Les Alzheimer en fin de parcours ne sont pas plus malins
qu’ils soient nés à Neuilly ou dans le 9.3.
Mais face à la maladie, on retrouve cette palette de gens ordinaires que Bernard décrivait si bien en temps de guerre. Je ne sais pas ce qui distribue les patients sur l’axe d’une bonne intelligence avec la maladie, mais les faits sont là, le même mal a des expressions très différentes selon les individus. Certains restent centrés sur leur souffrance et y entraînent leur entourage. D’autres accueillent avec sérénité les rares avantages secondaires de la maladie et le font savoir. Certains mourants sont morts depuis longtemps déjà. D’autres cherchent avec leurs derniers élans vitaux les instants magiques des mots ultimes.
La lecture assidue des forums n’est pas forcément corrélée avec une meilleure sérénité : j’ai plutôt idée que la confiance dans un soignant ou une équipe est de bon pronostic. Faire confiance et se reposer sur quelqu’un est plus rentable que d’étudier sur Internet toutes les formes les plus foireuses de son mal, les évolutions les plus vicieuses, les histoires les plus hystériques. Autant j’incite mes confrères à aller se promener sur les forums de temps en temps, autant je déconseille à mes patients de passer leur vie sur les sites dédiés. Autant profiter de ses temps libre pour vivre. Autant vivre de son vivant et ne pas hâter le mortifère. Il sera bien temps de mourir quand il faudra mourir.
Et battons nous pour continuer de soigner aussi bien nos patients très solvables de ceux qui le sont moins, au nom d’une société humanisée.




