Savez-vous quelle est l’activité principale du généraliste ? Je vais vous le dire : il fabrique à longueur de journée du vieillard incassable. Prescription dès 50 piges de traitements contre l’ostéoporose, le vieux ne se cassera plus le col du fémur. Prescription plus tôt encore de traitements à visée cardiovasculaire, le vieux ne cassera plus sa pipe. Prescription de mesures préventive contre les chutes au 4ème âge, le vieux ne se cassera même plus la figure. Incassable vous dis-je !
Devenant incassable, l’ancien peut néanmoins rester casse-pieds, voir franchement casse-couilles. C’est là le sujet de cet article.
Soyons un peu sexiste, puisque ces dames nous survivent et inondent le marché du 4ème âge, mais le discours pourrait s’appliquer tel quel aux hommes. Il est deux sortes principales de vieilles, que nous connaissons bien pour les visiter chez elles ou en institutions :
- La chieuse absolue, acariâtre, revêche et rogue, grincheuse, grognassant en montrant du dentier, puant du bec, jamais avare de fiélonies, ne sachant que déverser des flots de haine sur sa voisine de chambre, médisant à longueur de journée sur sa fille dévouée à sa cause corps et âme, la culpabilisant par un malaise à chaque retard. Elle préfère d’ailleurs sa fille qu’elle ne voit jamais et qui se contente de deux visites annuelles et le répète tous les jours à sa Cendrillon : au moins, ta sœur, elle, elle n’est jamais en retard ! Les infirmières à bout nous implorent régulièrement de lui prescrire des traitements lytiques.
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- La petite pomme ridée, trognotte, croquante, délicieuse, le regard pétillant même au lendemain d’une fracture du col fémoral. Aides-soignantes, kinés, secrétaires se relaient sans compter, assis au bord du lit à discuter avec elle, et repassent même parfois la voir pour le plaisir certains jours fériés.
Ne devient pas chieuse qui veut, du jour au lendemain. La qualité se travaille tout au long d’une vie : arrogance financière, hautes haies autour du pavillon, peur haineuse de l’étranger, certitudes inébranlables, méfiance de l’autre, acquisition d’alarmes et autres féroces bergers allemands, cercle relationnel protégé et fermé, pratique du courrier anonyme, téléphone sur liste rouge, approbation des caméras de surveillance dans les lieux publics, passe-droits choisis, « quant à soi » si bien décrit dans « Belle du Seigneur » d’Albert Cohen (« the » guide du paraître), mépris du petit personnel, ragots, délation à tous les étages, vitres fumées à son carrosse, incitation aux brouilles et autres calomnies, soupirs entendus et haussements d’épaules travaillés, j’en passe et des meilleurs.
Justement, le hasard faisant bien les choses et comme pour confirmer mes dires, une vieille peau d’entre les vieilles peaux, ex-patiente du cabinet, 95 hivers au compteur (mais pas le moindre printemps), demande aujourd’hui par téléphone à ma secrétaire une information sans intérêt de son passé médical, ce qui m’oblige à réouvrir son dossier, 10 ans après mon refus de me plier à ses invectives venimeuses : cette vipère folcochienne avait alors colporté sa haine successivement chez tous les médecins du quartier. En août 1996, elle m’avait dit mot à mot cette phrase que j’avais notée dans sa fiche, comme pour me protéger d’actes dangereux inconscients à son égard : il faudrait laisser mourir tous ces nègres qui font grève dans nos églises. Très professionnellement, j’avais réussi à ne pas la tuer, mais je lui souhaite désormais du petit personnel antillais, qui comprendra vite la jouissance d’arriver avec le plat bassin quelques minutes trop tard ! Ou comme le dit si bien l’aide-ménagère Sandrine à Tatie Danielle : « C'est ça, pleure, tu pisseras moins ! »
Ce genre de personnage à pulsion de mort prédominante est dénommé délinquant relationnel par Michel Onfray, qui propose de s’en protéger par l’éviction. En 2006, je ne partageais pas cette appellation et nous avions eu quelques mots à ce sujet :
[…] je me sens interpellé par votre « délinquant relationnel », incapable de contracter une relation hédoniste. J’ai souvenir de quelques brouhahas dans l’amphi lors de questions autour de cette question, et, soignant moi-même, plutôt du côté de l’intégration que de l’exclusion […], je me demande si vous ne pourriez pas parler de« handicapé » relationnel plutôt que de délinquant. Bien sûr, il existe de vrais délinquants 100 % pur beurre, mais j’observe plus souvent en consultation des « défavorisés », des « impotents », des « infirmes », des « mutilés » de la relation, et ils devraient pouvoir bénéficier de l’hédonisme (au même titre que de la psychothérapie) pour se structurer et évoluer vers un meilleur être relationnel. […]
votre remarque me trouble
parce que vous avez absolument raison
je n'avais jamais songé à la dimension judiciaire répressive (!) qu'il n'y a pas dans handicapé, de fait
mais je crains que les associations d'handicapés m'agressent pour les raisons que vous imaginez !
mais votre remarque sonne juste...
à suivre ( pour moi) donc
bien amicalement
MO
Deux ans après cette discussion, je dois constater que le philosophe alternatif décrit bien par ces mots durs une triste réalité sociale, et que l’élection/éviction est indispensable à qui veut vivre sereinement : choisir ses amis, ses rencontres et savoir ne pas s’investir trop avant dans des missions impossibles telles que vouloir amener à la raison un voisin paranoïaque ou pervers. Mais pour ce qui est de notre pratique professionnelle, les choses restent différentes et nous devons tout faire pour réinjecter du relationnel sans relâche, partout où nous le pouvons. Quand un alcoolo tabagique consulte enfin parce qu’il cogne sa femme régulièrement, mieux vaut ne pas éviter l’affrontement verbal avec lui !
Le même individu pourra donc être délinquant relationnel dans ma vie privée et handicapé relationnel dans ma vie professionnelle.
Toute l’échelle de la délinquance relationnelle existe, et la langue française n’est pas trop riche pour les (dis)qualifier :
Du simple abruti relationnel, on passe par la pétasse, l’enfoiré, le triste con, la grenouille de bénitier, l’enragé, le bas du front, l’onaniste exclusif, le qui-pue-sa-race ou le petit con oedipien… Je me tais au plus vite pour vous laisser la possibilité de vous exprimer en commentaires !
Revenons à nos brebis millésimées. Le plus souvent, à 90 ans, les choses sont écrites et on ne peut plus espérer le moindre assouplissement du caractère. C’est donc en amont, tout au long d’une vie que la bien-vieillerie se prépare. Il suffit par exemple d’observer les tensions considérables existant entre enfants et parents en fin de vie, lorsque des liens rigides ont été maintenus par les obligations. Le conseil s’impose de façon corollaire : pour vivre heureux avec son entourage proche, rien ne vaut le contrat léger, volontaire, souple, basé sur le plaisir. Vous vous fritez tous les dimanches en famille autour du gigot imposé, voyez-vous mieux et moins souvent, et profitez des moments libérés pour créer des amitiés choisies, qui seront indispensables jusqu’au dernier soupir !
Formaté par la bien-pensance ambiante, il m’en aura fallu du temps pour savoir insulter gaiement un vieillard qui le mérite : j’ai trop longtemps cru qu’il suffisait d’être vieux pour être respectable ! Hélas, je suis maintenant persuadé qu’il n’en est rien, voire qu’il existe quelques racailles rassises et racornies fort peu recommandables, qui mériteraient du poil à gratter sur nos doigtiers de touchers pelviens. A ces barbons barbants qui barbotent dans la pulsion de mort, je brame plus fort qu’eux : arrêtez de faire chier les jeunes avec vos conseils castrateurs à la con. Lâchez-les, sinon ils ne viendront plus vous voir. Ils sont nouveaux, ils sont différents, ils ne sont plus comme vous étiez et c’est comme ça ! Cessez de radoter vos lieux communs et de pleurnicher vos jérémiades. Merdre alors !
Que peut faire le généraliste face à ce triste constat énoncé, à savoir qu’il fabrique sans réfléchir du vieillard incassable mais potentiellement casse-pieds. En pratiquant la prévention
somatique tout azimut, mais en omettant de travailler avec ses patients à un avenir hédoniste, il prolonge quelques parcours de chieurs. En plus du dépistage des maladies cardio-vasculaires, de
l’ostéoporose, du cancer du colon, de la prostate, du sein, organisons donc le dépistage de masse de la chiantitude, qui me paraît œuvre de
salubrité publique. Comme l’ostéodensitométrie nous informe sur la qualité de l’os, pratiquons des chiantométries régulières à nos patients. Je veux bien travailler sur le projet et proposer des
échelles à valider, des scores dont nous sommes friands pour une médecine basée sur les preuves. Nous pourrons ainsi confier les sujets dépistés suffisamment tôt à des jeunes professionnels
pleins de vie, capable d’infléchir des trajectoires funestes.
Parce que, Henri Salvador nous l’a suffisamment prouvé, on peut se marrer à 90 ans, et c’est tout ce que je nous souhaite.



