J’ai savouré le dernier essai de Philippe Val, « Traité de savoir-survivre par temps obscurs », prenant la défense de la culture contre la nature, dans un bel exercice de style philosophique. Il s’y affiche spinoziste convaincu, lecteur de Montaigne, épicurien, abreuvé de textes matérialistes, et je ne peux que souscrire à sa démonstration. Pourtant, en tant qu’amateur de dialectique, je ne résiste pas à l’envie d’agiter le thème de la reproduction, qui ne me paraît pas toujours favorisée par la culture. Mais je laisserai cette question importante au vestiaire : « faut-il se reproduire à tout prix? », puisque nous recevons des patients en consultations pour stérilité, et que nous devons bien gérer leur désir avant le nôtre.
Tout le monde de se lamenter : les spermogrammes deviennent désespérément plats. Et nous avons parfois en mains ces résultats de fonds d’éprouvettes assez excitants : oligoasthénospermie avec tératozoospermie, ce qui est le vocable médical bienséant pour signifier le jus de dégénéré en fin de race, ceci dit pour me faire quelques amis. Chacun y va de son explication : qui avec la couche d’ozone qui se troue, qui avec la libération sexuelle de la femme qui châtre les hommes, qui avec le paysan breton qui déverse des tonnes de produits toxiques dans les nappes phréatiques pour fabriquer son jambon, qui avec la débauche morale héritée de 68, qui avec la montée de la peste verte, qui avec le CAC 40, qui avec le stress de nos sociétés …
L’humanité (surtout les populations des pays développés) pourrait même dépérir du manque d’agitation des populations spermatiques. L’homme bande chamallow® et le spermatozoïde déstructuré flagelle mollement. Qu’importent les révolutions sexuelles, les étalages de fesses, de seins, de techniques spécialisées dans tous les magazines, les toys et autres pilules bleues, rien n’y fait, le sperme s’appauvrit et on ne comprend pas pourquoi.
Suivez-moi, j’ai ma petite idée : pendant que les machines à bébés s’encrassent, la population développée se décrasse. Il paraît inimaginable sous nos riches latitudes de débuter une journée sans récurage soigneux, pour évacuation de tous les relents nocturnes. Une bonne douche pour commencer, avec savonnage, shampooing, parfum, maquillage, mais surtout déodorant pour que le premier stress de la matinée ne mette à mal tout l’effort cosmétique. De fait, on ne croise plus de femmes, mais des produits carrossés Chanel®, Thierry Mugler® ou Dior®…
On connaît pourtant l’intérêt des phéromones dans les choses de la reproduction, pour le monde animal du moins. On en oublie presque actuellement que nous sommes aussi de simples mammifères, presque les mêmes que les matous qui expriment leur sexualité nocturne par des hurlements de fauves. La nature se porte mal, on doit s’afficher culture. Enfin, quand je parle culture, c’est de culture physique, celles des magazines de mode à la mode. Et ressembler tant que peut se faire aux icônes fashionisées.
En quête d’aventure sexuelle, la jeune femme affranchie qui sort en boite de nuit s’apprête comme il est d’usage : épilation Philips®, peeling Lancôme®, coupe de cheveux Dessange®, couleur L’Oréal®, lunettes Afflelou®, lipstick Bourgeois®, jupe Naf-Naf®, basique Sinequanone®, prothèses de seins LoloFerrari, sac Prada®, bijoux Agatha®, sous-vêtements Aubade®, revêtement de jambes Dim®, escarpins Zara®. Mais plus que tout, elle n’oublie pas le déodorant anti-stress Narta® qui calfeutrera toutes les émotions provoquées par la rencontre. A l’échelle d’une population, je ne peux imaginer que cela n’influe pas négativement sur la spermatogenèse.
Parce que sans odeur ni saveur, caché sous un polo de marque, répétant les mêmes bêtises entendues sur le poste, chaque individu devient de fait interchangeable, et je ne vois plus très bien la nécessité de fabriquer de la semence quand le clonage par la publicité est effectif. Se reproduire, pourquoi pas, mais à l’identique; et le sperme n’a plus de raison d’être dans cette aventure. L’effluve naturel est proscrit, interdit, hors jeu, trop risqué. L’incroyable alchimie personnelle est gommée, parce que le génome naturel paraît beaucoup trop aléatoire quand on veut tout contrôler. .
Le défaut n’a plus droit d’existence, et c’est bien l’objet de cet article. Il m’apparaît pourtant que le défaut est devenu la qualité principale d’un individu, et que la sexualité fonctionne au mieux si différence il y a, dans l’altérité. A la dixième poule insipide rencontrée dans la journée, le Coq ne bande plus.
Les qualités sont maintenant normées, il faut être travailleur, bien présenter, posséder tels objets, lire tels magazines. Chaque intérieur de maison se ressemble, avec les seules différences générées par les niveaux de vie. On a la tremblante ensemble devant la vache folle ou la grippe aviaire. On s’émeut pendant quelques jours en chœur pour tel fait divers ou devant la toute petite phrase d’un politique de passage. On nous impose la fête des mères, des grands-mères, des secrétaires où tout doit résonner en masse. Il faut lire le dernier bouquin qu’il faudrait lire. Chacun s’exprime, blogue, est googlable, affiche les mêmes photos numériques sur la toile, passe des week-ends à Marrakech, voit les mêmes films, s’accouple via Meetic®. On orthophonise tous les gosses en CP, on orthodontise tous les sourires à l’adolescence, on apprend à remplir les mêmes curriculi vitae : il faut afficher des « femme sérieuse cherche à garder enfants, références, garanties », mais jamais des « femme souriante, gaie, pétillante peut s’occuper de vos gosses, rencontrez-moi et vous serez séduits…»
Chacun se croit inédit, puisqu’on le lui dit, qu’on le pousse à l’être. « Sois original », lui enjoint la publicité, dans une sorte de « Sois libre» ou « Aime-moi », à l’injonction paradoxale (cf. la double contrainte de l’école de Gregory Bateson à Palo Alto *note*) qui nous rend chèvres. « Sois original », à l’heure d’aujourd’hui, c’est achète la baignoire la plus insolite quand c’est l’année de la salle de bain : des milliers de consommateurs refont en chœur des milliers de salles de bains insolites, il suffit de se rendre chez un Casto® quelconque n’importe quel samedi après-midi pour apercevoir un troupeau d’originaux.
L’atome devient lisse quand il était crochu. Pourtant, comment séduit-on l’autre ? Par cette indéfinissable différence, qui nous rend unique, et qui n’est pas seulement culturelle. Plus que par la sonnerie de son portable, c’est bien par un bégaiement, une démarche simiesque, un nez camard, une culotte de cheval, une voix bitonale, une coquetterie dans l’œil qu’on attire l’autre. Et ces particularités sont déclarées hors jeu : un nez camus se rectifie, une hésitation se rééduque, une gentille phobie s’envoie chez le cognitiviste.
Prenons mon cas : plutôt gâté par la nature, aux qualités multiples, d’une intelligence vive, d’un physique avenant sinon exceptionnel, d’une sensualité reconnue, d’une vigueur remarquable, sauvage et tendre à la fois, drôle et profond, d’une réputation jamais prise en défaut, j’ai pu partager le lit des plus belles créatures, de celles qu’on voit dans les magazines et qui font fantasmer les hommes en général, de ces femmes calibrées pour le plaisir de l’homme. Mais je peux vous l’avouer sans honte, aucune n’a surpassé le vieux pot qui partage ma couche depuis des années, avec ses casseroles si plaisantes.
La médecine ne fait pas exception dans cette lutte sans merci entre les deux états : le généraliste, toujours situé à la croisée des chemins, pondère culture et nature. Il insuffle de la culture dans la nature du patient et tempère la culture médicale face à la réalité naturelle qui s’exhibe dans son cabinet. A la consultation stérilité, il commence à interroger le couple sur sa pratique sexuelle. Car pour tomber enceinte, madame, rien ne vaut que de jouer à la bête à deux dos, avant toute médicalisation du symptôme.
Voilà qui est dit.
*note* cf injonction paradoxale en commentaire




