Je garderai pour moi ma haine du Noël nihiliste libéral. Sur ce point, rien d’original, comme tout le monde je crie au scandale et comme tout le monde -bien que je m’en défende, en traînant un peu des pieds- je fais tourner la machine, accélérant la spirale exponentielle qui nous engloutira tout crus.
C’est bien du Noël échoué dans nos cabinets médicaux dont je veux parler. Oublions les saines dégueulades post prandiales, les décompensations somatiques logiques (crises de goutte, insuffisances cardiaques, ascites ictériques…) ou les pathologies virales d’époque qui nous éreintent.
Oublions les consultations préventives affolées de dernière heure par des patients qui s’imaginent sur le point de déclencher une gastro-entérite un 24 décembre, craignant de ne pouvoir bien se tenir à table : je n’ai envie de rien docteur, et pourtant je peux vous assurer que d’habitude je mange bien ! Bien manger, bien sûr, c’est bâfrer. Le plus souvent, ce ne sont que des hauts de cœur déclenchés à la vue des montagnes de calories : je me régale de prescrire un simple bouillon pour le soir du réveillon ou une revigorante promenade sur la plage.
Intéressons-nous plutôt aux rapports familiaux qui peuvent grincer mieux que jamais. Noël étant la fête familiale par excellence, celle qui regroupe les gens qui ne se choisissent pas, c’est bien là qu’on retrouve les meilleurs pugilats et règlements de comptes. Répétition annuelle du grand dénouement final, j’ai cité le partage d’héritage à venir, quand le chef de famille disparaîtra laissant quelques biens à s’entre arracher. Certaines années, je m’amuse à demander à mes patients comment ils vont gérer en famille les derniers jours de décembre. Cette année, par pudeur, je suis resté coi : que chacun fasse au mieux ! Pas la peine d’en rajouter, d’agiter les passions tristes, les énergies négatives, juste je ramasse ce qui fait trop de vagues et ça ne manque déjà pas.

Réglements de comptes à OK Corral
Chacun doit composer avec les obligations, les séparations, les écartèlements, les recompositions, les amants, les disparus, les à-disparaître dans l’année. Heureusement, le téléphone portable permet de rendre tolérables certaines situations quand la fête doit être consommée. Le regroupement familial est exigé le jour de Noël : se voir ensemble en novembre ne compte pas, c’est bien le 25 décembre qu’il faut fusionner dans cette hystérie collective, dans cette double contrainte qui rend fou : aime-moi !
Si Noël est bien la fête familiale par excellence, qu’est ce qu’une famille en 2007 ? Un toit ? Des repas partagés ? Une machine à laver ? Des liens de sang ? Des liens de cœur ? Des interdits sexuels incestueux ? Même le petit Jésus qu’on fête actuellement passait le premier Noël au côté de Joseph, simple père adoptif, c’est dire ! Les jeunes patients que je soigne nés d’une pareille embrouille terminent le plus souvent à l’hôpital psychiatrique ou gravement névrosés, même si Boris Cyrulnik leur offre le choix de la résilience. Heureusement que la politique en place nous aide, nous expliquant que la famille se reconnaît à la génétique… Ah bon !
J’avoue que pour beaucoup de mes patients, je dois développer des efforts considérables pour savoir qui couche avec qui (je m’en fous complètement, bien sûr), qui élève qui, sous quel toit habite tel gosse, qui est responsable légal d’un gamin à opérer. La famille conventionnelle se fait désormais rare sous nos climats et dans les quartiers où je travaille. Ce qui veut dire que le jour de Noël, il faille souvent choisir entre plusieurs clans. Et choisir c’est renoncer. Renoncer, c’est signifier la moindre importance accordée à l’un ou à l’autre.
Je me demande parfois quel biais de recrutement j’ai dans mon cabinet concernant ces fêtes qui paraissent souvent un mauvais moment à passer: si j’interroge, je ne compte plus les haussements d’épaules, les soupirs, les yeux au ciel. Même les plus enthousiastes mettent toujours un bémol : c’est certain, la belle-mère ou la bru vont gâcher la fête. Le roi est-il vraiment nu ou la population qui consulte dans nos cabinets souffre-t-elle davantage des conflits familiaux que celle qui ne consulte pas ? Ou pour le dire différemment, apprécier Noël sans excès ou le vivre sereinement est-il un facteur prédictif positif de bonne santé ?
C’est une piste plausible : nous connaissons les ravages des jalousies fraternelles, des oedipes ratés, des filiations douteuses, des abandons, des sentiments de mal-amour sur la santé mentale. Nous observons tous les jours les dommages sur la santé physique du mal-être mental : pour aller bien, c’est curieux, mais rien ne vaut que de se sentir aimé ! Le 25 décembre, c’est une belle fête pour tous ceux qui vont bien mais c’est aussi une furieuse machine à révéler ou amplifier les sentiments d’exclusion. Ce jour là me reviennent souvent les vers de Prévert : Il est terrible Le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d'étain Il est terrible ce bruit Quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.
Après le casse-tête des invitations (qui est ma famille ?) reste l’épreuve des cadeaux : chaque don, nous le savons bien, appelle un contre-don. Dans cette entreprise, la gratuité n’existe pas. Chacun, au pied du sapin soupèse son besoin d’amour au trébuchet de ce qu’on lui donne. Enfant déjà, on reçoit toujours moins que ses frères et sœurs, toujours préférés des parents, c’est bien connu.
Hélas, ce que j’entends en confesse me confirme que les choses ne s’arrangent pas forcément avec la raison.



