
En visite au domicile des patients loin de ma base et de mes possibilités de repli et d’autodéfense, j’ai vécu pire, m’exposant involontairement à des mises en scène soigneusement
pensées : sans le moindre prétexte, des vêtements tombaient des corps nus de sexagénaires excitées, des veuves septuagénaires aux tentacules gluantes me coinçaient dans des recoins sombres,
des octogénaires arachnoïdes jaugeaient leurs restes à mon contact masculin, avec ces mots d’excuse : pardon, docteur, j’ai oublié de mettre un soutien gorge ! ou
encore : vous allez rire, docteur, j’ai omis d’enfiler ma culotte ! Culotté ! Souvenir ému d’une délicieuse nonagénaire élégante qui s’excusait à chaque consultation
pour ses reliquats de seins, m’affirmant avec un regard amusé : si vous m’aviez connu à 20 ans, docteur, j’étais vraiment une belle fille avec des seins
superbes !
J’ai aussi bénéficié de quelques approches massives ou d’attaques frontales par des demoiselles franchement simplettes au surmoi inexistant. L’une de ces braves filles au QI virtuel m'a consulté pour un bouton mal placé qui la chatouillait quand elle y touchait. Je vous laisse imaginer le diagnostic, mais il a fallu que je calme la bête quand elle a voulu me faire la démonstration. Une autre, grenouille de bénitier millésimée rattrapée par les sens m’a demandé ma bénédiction avant de pratiquer le péché d’onanisme : magnanimement, je lui ai donné mon accord pour qu’elle apaise ce qui la torturait.
Piment de notre activité, tout ça est véridique et un peu farce. Mais la nature est ainsi faite : la sexualité ne s’arrête pas aux portes de la jeunesse
intègre et les monstres réclament aussi leur droit à l’orgasme, ou du moins le droit au contact physique de l’autre.
Les articles abondent maintenant autour de la sexualité en institution, dans les maisons de retraite (certaines même se gaytoïsent !), c’est dire si la sexualité du 4ème âge est un marché porteur. On en est à l’étape de la prise de conscience, qui voudrait que les équipes soignantes tolèrent l’auto sexualité sans hurler au loup ou n’interdisent pas les rencontres des résidents les plus verts. Les choses s’arrêtent souvent là en France, avec la bienveillante fermeture des portes des chambres des résidents.
En centres spécialisés psychiatriques ou d’handicapés moteurs, les choses ne doivent pas être beaucoup plus simples. Je parlerais plutôt de la médecine générale que je pratique et de ce questionnement que j’ai souvent en face de corps semblant réclamer du contact sensuel.
Tout le monde ou presque est maintenant d’accord pour penser qu’il ne faut pas que la sexualité reste bloquée aux portes du handicap, qu’il soit physique, mental, social ou dû à l’âge. Cette prise de conscience est sans doute bénéfique, mais j’ai bien peur que ce pur concept intellectuel ne débouche actuellement que sur peu d’orgasmes. Beaucoup d’articles, des groupes de parole, des formations de personnel soignant mais peu de solution bite en main. Il faudrait maintenant joindre le geste à la parole et passer à l’étape pratique : j’ai beaucoup d’espoir dans notre ministère actuel pour mener à bien ce projet !
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Imaginons donc qu’en plus des activités scrabble, dominos, entraînement mémoire, chorale et autre galette des rois, les maisons de retraite offrent des ateliers « cul » à leurs prisonniers : « inscrivez-vous à la partie organisée par Sérifa et son équipe, avec concours de frotti-frotta, jeu du baise-mi et baise-moi sont dans un bateau, Colin-Maillard, saute-bouton, mets ton doigt où j’ai mon doigt »
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Imaginons qu’en plus des sorties à la plage, nos handicapés moteurs puissent s’inscrire pour des virées au bordel, et qu’un animateur les conduisent dans son irremplaçable fourgonnette à la porte d’une maison close où une hôtesse les prendrait en charge.
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Imaginons qu’un gamin de 20 lourdement handicapé et qui doit compter sur un tiers pour allumer sa TV aimerait peut être comme toi et moi se regarder un petit porno à l’occasion, et que ce n’est sûrement pas à sa mère qui s’occupe de lui à plein temps de lui offrir ce moment de détente.
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Imaginons que le médecin généraliste ait dans son carnet d’adresses les noms de quelques filles et de garçons pas compliqués acceptant de venir réconforter ses patients incapables d’autonomie sexuelle, ce qui leur éviterait de confondre l’infirmière libérale avec l’infirmière libérée. Pour exemple, Surgeon, femme de vertu, racontant aux majeurs exclusivement –capables de lire des choses aussi vilaines- ses prises en charge atypique.
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Dans certains pays plus avancés est reconnue la profession d’assistante sexuelle ou érotique (Allemagne, Danemark, Suisse Romande) qui font métier d’accompagner les handicapés qui le veulent, leur pratiquant les soins érotiques qui leur sont interdits par leurs inaptitudes : massages, caresses, corps à corps, masturbation… Les rapports sexuels complets avec pénétration ne sont pas pratiqués au cours de ces séances. Vrai métier, exercé après formation et à but thérapeutique, plébiscité par les handicapés eux-mêmes. J’espère bien sûr qu’il s’agit d’un métier mixte.
Ce papier n’arrive pas par hasard : j’ai dans ma clientèle un patient qui ne me lira pas, ancien
sauvageon chevènementesque attrapé par le handicap avant d’avoir seulement pu devenir racaille, passant ses journées à
fumer à la fenêtre entre ses séances de kiné, le regard éteint d’une tristesse infinie. Il devrait être encore dans la force de l’âge mais a vécu trop vite et trop fort, se retrouvant maintenant
complètement isolé socialement, malgré mes multiples démarches : sans ordinateur et les possibilités d’Internet, incapable simplement de sortir seul acheter ses clopes, aphasique, vivotant sous le seuil de pauvreté, il n’a plus
accès au monde extérieur. Sa vieille mère toujours dépassée qui l’a en charge m’explique pourtant souvent qu’il était un homme à femmes…
Malgré mes meilleurs antidépresseurs et mes plus belles paroles, je dois bien me rendre compte que sa vie doit manquer de sel et que des rencontres occasionnelles ne nuiraient pas à son moral. J’ai tendu de multiples perches en ce sens, j’ai cherché des solutions pour retrouver ses vieux potes, mais comme de bien entendu dans ces cas là, il n’y a plus d’abonné au numéro que vous avez demandé. Ne resterait que la solution de l’emmener moi-même nuitamment faire la tournée des bars spécialisés du port, mais je n’ai pas encore osé. Motivez-moi et je mettrai ma vertu en péril pour la bonne cause !
J’imagine assez bien le soutien du Conseil de l’Ordre et les titres de la presse si l’aventure se compliquait.


