Une de mes sources de formation professionnelle alternative est la consultation des forums grand public. Je ne pense pas que la faculté incite ses étudiants à aller se perdre dans ces lieux d’immanence abjecte : c’est pourtant une façon facile de connaître les questions qui nous seront posées, de découvrir parfois des éclaircissements qui nous manquent ou de nous inciter à aller chercher des compléments d’informations dans des sources autorisées. Posée sur une bonne culture médicale initiale, accompagnés d’une FMC et d’une remise à niveau régulière, elle peut permettre de comprendre certaines préoccupations de nos patients.
Il faut se rappeler que les désirs du médecin et du patient ne sont pas toujours juxtaposés : le patient veut se débarrasser d’un symptôme en le déposant au cabinet, le médecin l’écarte d’un revers de manche pour s’attacher à quelque chose qu’il juge plus noble ou plus utile sur le long terme.
Ø Tel diabétique fébrile se plaint de la gorge et le toubib ne s’intéresse qu’à la metformine à arrêter sans sembler se focaliser sur ce qui amène le patient.
Ø Tel fumeur tousse et veut ne plus tousser, le médecin préfère éliminer une maladie grave et se passionne pour les autres facteurs de risques cardiovasculaires du tousseur, tentant de prévenir sur le long terme les lésions coronaires qui s’annoncent, tout en pensant tout haut : tu tousses, mec, arrête donc de fumer et ça ira mieux…
Ø Tel allergique au chat veut qu’on lui supprime son allergie et le médecin reparle comme à chaque consultation de lui supprimer son chat : mangez-le, ça vous fera des protéines, ou pelez-le : vous n’êtes allergique qu’à ses poils ! Mais l’allergique au matou revient le jour suivant, l’allergique au matou revient, il est toujours vivant : je ne comprends pas, docteur, malgré votre traitement, je fais encore une crise d’asthme…
Consulter parfois les forums est très rentable pour préparer nos nombreuses formations autour d’un médecin expert : celui-ci nous redira le pur et dur, les diagnostics différentiels, les formes cliniques, l’évolution, le pronostic, les traitements de première et de deuxième ligne, les recommandations mais omettra parfois de nous parler du vécu des patients, qui est son pain quotidien de fait de son recrutement.
Imaginons une soirée sur les maladies démyélinisantes et sur la plus courue d’entre elles, la sclérose en plaques (SEP). Branchons nous au hasard sur un forum banal de cette maladie qui ne l’est hélas pas moins. Maladie fréquente à l’échelle de la population, mais moins à l’aune de nos cabinets : chaque généraliste ne suit en moyenne qu’une portion de sclérosée (prévalence estimée en France : 40 000 pour près de 100 000 généralistes (cf. p 33)) et nous manquons donc d’un échantillon suffisamment large pour connaître suffisamment leurs interrogations habituelles. Quand elles viennent en consultation, elles nous cachent une partie de leur parcours mais l’écrivent dans les forums. On peut y lire leur médiocre tolérance aux injections d’interféron ou des autres traitements, leurs peurs par rapport aux vaccinations, leurs tentatives de régimes, leurs craintes et espoirs, leurs périodes de médecine buissonnière, leurs avis sur leurs médecins (aille !), l’incidence de la maladie sur leur vie sexuelle, le témoignage de leur entourage…
Les desiderata des patients ne peuvent être shuntés : mieux nous les connaissons, mieux ceux-ci seront compliants. Tenter d’appliquer notre médecine en force n’est jamais ni pertinent ni rentable… C’est pourtant une pratique courante !
Autre usage possible de la lecture des forums médicaux grand public à partir d’un exemple simple : j’ai vu ce matin une nouvelle née porteuse d’une syndactylie incomplète du deuxième rayon des deux pieds ne s’incluant à priori pas dans un tableau poly-malformatif. J’ai donné mon avis de médecin aux questions de la maman, puis je suis ensuite allé lire quelques témoignages de patients adultes porteurs de cette discrète coquetterie : ça ne pouvait pas nuire pour conforter mon opinion ! Si j’avais lu une majorité d’avis différent du mien, j’aurais revu ma copie en adressant ma néo-patiente à un confrère autorisé.
Google® a révolutionné la médecine et nous devons faire avec. On y trouve des forums sur tout ce qu’on peut imaginer et sur tout ce qu’on ne peut même pas imaginer. Nos patients sont beaucoup plus (mieux ?) informés qu’avant et nous devons pratiquer aussi ce moteur de recherche qui rapporte autant de bon que de mauvais. Reste notre formation critique capable de trier le bon grain de l’ivraie, et surtout les filtres reconnus pour sélectionner les données valides. Mais aujourd’hui, je vante bien l’intérêt des données de la plèbe qu’on ne peut ignorer.
Il existe probablement des forums fermés réservés aux médecins ou ils sont en train d’éclore et nous allons les utiliser, dans cette médecine 2.0 que défend Dominique Dupagne. Des communautés virtuelles dédiées vont nous épauler, comme support immédiat, comme un coup de fil à l’associé dans le bureau d’à côté : qu’est ce que vous feriez, dans cette situation ? Comment s’appelle le médoc qu’on donne dans cette pathologie, j’ai un trou ? Quelqu’un a-t il un lien récent sur tel syndrome ? Qui connaît la sensibilité de tel test, la fiabilité de tel appareil ? Existe-t il un ethnopsychiatre anglophone dans la région ?
Je ne suis pas amateur des communautés fermées, mais j’y vois un intérêt dans cette situation particulière, nous mettant à l’abri des inquiétudes justifiées et questionnements de nos patients. Pour pénétrer dans l’antre, il faudra montrer patte blanche.
Dans cette éventualité, j’oserais enfin poser à mes pairs cette question qui me turlupine depuis 20 ans, pourtant B.A. BA de notre métier : Comment fait-on pour discriminer sûrement les infections bactériennes des infections virales et éviter ainsi de prescrire un antibiotique automatique ? Depuis le Streptotest©, je suis un peu moins démuni, mais j’ai observé de nombreuses erreurs dans mon appréciation clinique. Bien souvent j’ai parié viral avant le test qui me répondait streptocoque, et ce qui est vrai pour les angines est vrai pour beaucoup de pathologies des voies aériennes supérieures.
Heureusement, à force d’observations, nous acquérons une sensibilité assez pertinente, même si elle n’est pas très scientifique…
Disons que généraliste, c’est un métier !




