Nouvel avatar dans l’exercice de la médecine générale, nouvelle injonction : l’injection de Gardasil® aux jeunes vierges du pays. Un simple vaccin de plus, pensez-vous, qui sera suivi d’autres vaccins à venir. J’y vois pour ma part un acte très signifiant, qui touche la jeune fille de 14 ans, juste pubère et avant le démarrage de sa vie sexuelle, c'est-à-dire une étape intermédiaire entre ses premières menstrues (lui signifiant la possibilité de la maternité) et la pratique individuelle de la sexualité, éventuellement soulignée par une prescription de contraceptif.
Il s’agit bien ici de la reconnaissance sociale de la sexualisation d’une tranche d’âge de l’adolescence, un acte collectif qui à mon avis a une signification très rituelle : la jeune fille vaccinée est décrétée mature sexuellement, par le médecin adulte que nous sommes. Apte pour la pratique de l’orgasme ! (Ou du moins pour y travailler, car l’orgasme féminin parait plus difficile à choper en début d’activité qu’une IST ou une grossesse !)
Citons l’incipit du brillant essai de François Ladame, « Les éternels adolescents- comment devenir adulte » :
L’entrée dans l’âge adulte a longtemps été accompagnée par des rites de passages qui contribuaient à fixer le statut du nouveau venu dans le monde adulte. A la différence des rites
initiatiques, les rites de passage sont publics et jouent un rôle structurant, pour l’individu comme pour l’ensemble de la communauté. Ces rites ont disparu de notre environnement socioculturel
contemporain et n’ont pas été remplacés.
Patrick Alvin et Daniel Marcelli débutent eux aussi leur volumineux « Médecine de l’adolescent » par quelques notions sur le rite de passage à l’adolescence. C’est dire l’importance ressentie de cette étape avant de pouvoir aborder le monde adolescent. Le rite de passage nécessite pour eux une séparation d’avec le milieu familial, une expérience vécue par un groupe de pairs, nécessitant au moins une nuit passée à l’extérieur et obligeant à une certaine prise de risque.
Joël Gendreau enfin démontre dans son « L'adolescence et ses « rites » de passage » les confusions fréquentes faites entre le rite de passage permettant une cohésion sociétale et les pratiques fréquentes à l’adolescence mais déviantes, comme les prises de toxique ou les mises en danger qui sont alors désocialisantes. Pour ce psychosociologue, « toute première fois n’est pas un rituel » : fumer un pétard, rouler bourré ou baiser sans contraception ne fabrique pas l’adolescent, car le rite de passage exige homogénéité culturelle, totalité des actes et consensus de tout le corps social.
Rappelons les faits, pour les non médecins et pour ceux qui n’ont pas la chance d’avoir dans leur entourage une de ces petites Lolita non dépastillées qui va croiser le loup dans les prochains mois. Le papillomavirus est un discret agent pathogène sans saveur ni odeur qui se transmet lors des ébats dictés par les élans hormonaux. De la famille de la verrue ordinaire, il parait d’une fréquence exponentielle sur les frottis cervico-vaginaux que nous effectuons au cabinet : les semaines où nous restons bredouille sur les quelques cols que nous frottons sont rares. Comme pour tous les inconvénients secondaires de la sexualité non protégée, un coup (même raté !) suffit pour gagner le gros lot. J’insiste à ce propos pour recommander le latex pour la pratique des saillies zet copulations extraconjugales, car le papillomavirus retrouvé sur le frottis de l’épouse modèle nous oblige régulièrement à des consultations olé olé ! Exercice de style que j’apprécie particulièrement, m’incitant à trouver les meilleurs mots, à entendre les désirs, à débusquer les craintes et à avancer avec précautions !
Comme tous les virus, ce papillomavirus n’est pas univoque et se décline sous plusieurs options (qu’on appelle pompeusement génotypes par chez nous), chacune étant baptisée d’un petit nom de code (HPV 16 ou HPV 18 pour citer les plus fameux). Chacun s’exprime différemment, parfois de la façon la plus bénigne qui soit (mais obligeant à parcourir les forums pour se faire peur ou répondre à cette interrogation lancinante : peut-on chopper la bébête sur un WC souillé ou à la piscine ?) jusqu’à des pathologies peu ragoûtantes voire cancéreuses. Dans ce bas monde, le papillomavirus est l’agent infectieux cancérigène le plus performant, faisant le délice de certains moralistes religieux, ceux-là même qui voient dans le sida la punition de Dieu, punissant enfin le sale jouisseur par là où il a péché.
Heureusement, contre la cruauté divine, l’homo-super-sapiens a inventé le vaccin, et c’est bien fait pour celui qui fait que nous embêter à nous envoyer des maladies pour rire. C’est dire si cette nouvelle mission des généralistes me tient à cœur : dépister la viergitude pour la protéger, faisant du même coup reculer le magique et le paranormal. Je sens que je vais apposer sur ma plaque : Docteur Coq, missionnaire de territoires vierges. L’idée reste bien évidemment de réduire à peau de chagrin ces trop fréquents cancers du col de l’utérus, secondaires à une cause virale sexuellement transmissible.
Voici donc ma proposition : que la jeune pucelle que l’on va vacciner soit ammenée par ses parents, parrain, marraine et grands parents. Que nous portions notre habit de druide. Qu’elle soit vêtue d’une tenue virginale qu’on sacrifiera à féroces coups de scalpel avant de sabrer le champagne. Qu’on lui tatoue un logo distinctif sur le pubis : papilloma-free. Qu’on imprime son nom dans la presse locale le lendemain de l’injection signifiante. Qu’on chante un hymne que je peux vous écrire si la demande en est aimablement faite.
Et qu’on ponctue notre acte perforant d’un « Va ma fille, tu peux désormais baisouiller ! » En latin, ça sonnera plus classe.



