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le Top 111
Requêtes d’internautes tapées sous Google pour arriver chez Dr Coq :
les gagnants.
Citadin je suis, citadin j’écris : je ne saurais vous parler de la garde champêtre, que je ne pratique plus depuis mon installation. Une garde en ville et une garde en champs sont très différentes. Chez nous, le jeu est souvent bref (au mieux une nuit de 12 heures) et agité, mais à cinq minutes de la rescousse du premier Samu et proche d’un hôpital performant. Chez nos cousins ruraux, les appels sont moins incessants, mais l’exercice revient fréquemment, dure souvent 72 heures ou la semaine. Loin de tout, ces médecins doivent se débrouiller tous seuls avec toutes les pathologies qu’on leur propose.
Je vois une autre dissemblance remarquable : en ville, nous traitons presque exclusivement de l’inconnu qu’on ne reverra pas tandis que le paysan-médecin est un peu chez lui dans chaque maison de son canton. En zone urbaine, nous faisons l’urgentiste, en zone rurale ils font le remplaçant, deux postures différentes face au patient que nous avions décortiquées la semaine dernière (85).
Moi, j’aime pas les gardes. Mais j’apprécie de les faire, parce ça me donne l’impression d’être un vrai docteur et que ça fait partie du job : sans garde, y’a plus de médecine, parce qu’on n’a pas encore réussi à déclencher les maladies comme les accouchements, aux seules heures ouvrables. Et si c’est pénible de se lever la nuit, c’est aussi fort excitant : on fait des actes qu’on ne fait pas au cabinet, on observe des crises, on fait des diagnostics, on soigne des inconnus, on considère l’exercice des confrères via leurs patients, on côtoie le monde de la nuit…
La garde est le lieu idéal pour faire des mauvaises rencontres. Mauvaises rencontres médicales, bien sûr, parce qu’un généraliste en milieu de carrière, ayant bouffé de la visite dans les quartiers les plus sordides n’a pas trop peur des gens; à force de situations à risques, nous apprenons à parler, à désamorcer les crises, à déjouer les pièges, à éviter l’arrogance. Tout au plus sommes-nous prudents. Pour preuve : nous nous sommes organisés par chez nous pour bénéficier d’un chauffeur-accompagnateur, ce qui représente un vrai confort que je vous recommande.
Nous avons tous croisé lors de nos astreintes médicales des mecs armés, des bourrus, des bourrés, des psychotiques en crise, des sauvageons, des monstres, des sortants de prisons, des entrants en prison, des grandes folles, des syndiqués gauchisants, des sympathisants de la grande cause S.S., des chefs d’entreprise « voyous », des politiciens de droite, des barbares inquiétants, des arracheurs d’OGM, des requins de la grande finance libérale, des hétérosexuelles dominantes, des mâles hystériques, des fumeurs de hachisch…
Même pas peur !
Mais avant chaque garde monte la petite pression du trac de l’artiste, celle qui disparaît dès que nous montons sur les planches : c’est qu’on risque de croiser les plus mauvais plans médicaux lors de nos sorties imposées. L’exercice est périlleux, nécessitant des décisions rapides sous la pression des appels en attente, souvent sans la possibilité de revoir les patients à quelques heures comme nous le faisons habituellement dans nos cabinets. Nous ne sommes jamais à l’abri d’un merdique hématome sous-dural chronique, d’un diagnostic difficile d’embolie pulmonaire, d’une pathologie bien foireuse de derrière les fagots, de patients aux Q.I. insignifiants incapables d’intégrer nos conseils, de familles procédurières, d’urgences vitales mal régulées qui auraient dû être prises en charge par le Samu, de pathologies infectieuses ou chirurgicales d’évolutions galopantes, de patients omettant de nous signaler des éléments majeurs de leur dossier médical, d’une pathologie qui nécessiterait pour nos connaissances immédiates la relecture rapide d’un article médical, ce que nous faisons couramment dans nos murs.
Nous effectuons parfois des actes usuels après avoir pris des claques énormes, et les patients ne comprennent pas toujours, en nous attendant pour le bébé qui pleure, que nous venons de vivre un moment médical démesuré et déstabilisant. Nous rencontrons des vieillards isolés sans aucun document médical laissé à domicile et dont il faut deviner l’état physiologique habituel. Nous devons intervenir sur toute l’étendue de la médecine, même pour ceux d’entre nous qui pratiquons un exercice tronqué avec leur patientèle. Certains, par exemple, n’aiment pas la pédiatrie et ne voient jamais un gosse au cabinet : en garde, l’impasse n’est plus possible et ce peut être fort inconfortable. Nous intervenons dans des lieux étonnants : lors de ma dernière garde, je suis allé dans un F4 où une bonne centaine de Sénégalais s’étaient réunis pour un décès, beaucoup pleuraient, mais personne ne savait pour qui j’avais été appelé !
Nous allons aussi nuitamment visiter les geôles pour certifier que les gardés à vue n’ont pas de contre-indication-cliniquement-décelable pour rester au cachot : individus souvent bourrés, dont on ne connaît ni les antécédents, ni les traitements en cours, parfois gentiment roués de coups par les gardiens de la paix, de ces coups astucieux qui ne laissent pas de traces…
De plus en plus de voix désabusées par un métier malmené se prennent à rêver que la garde généraliste puisse tout bonnement disparaître, en la confiant à des professionnels. Les SOS médecins sont efficaces, mais savent éventuellement trier leurs patients, oubliant les non solvables, de telle sorte que leur garde doit être légalement doublée d’une astreinte obligatoire pour récupérer la merde et l’inconfortable. On retrouve dans cette sélection de malades la même problématique qu’entre la clinique privée et l’hôpital public.
Beaucoup considèrent que les malades nocturnes n’ont qu’à venir à l’hôpital, à grands frais de transports médicalisés. J’ai pour ma part les plus grandes difficultés à imaginer la jeune mère célibataire et isolée abandonner 2 gosses à la maison pour amener le 3ème fébrile hurlant via l’ambulance à l’hôpital local. D’autant que l’hôpital n’est pas fait pour regarder des otites mais pour recevoir des ventres chirurgicaux ou des accidents coronariens.
Heureusement, des médecins d’exception veillent, et mouillent leur chemise pour maintenir un tissu de garde jour et nuit sur le territoire. Merci à Jean-Luc, notre local. Les difficultés actuelles pour remplir les tableaux d’astreintes permettent d’appréhender le difficile problème de la désertification médicale des campagnes. Grâce aux Cousteau et autres Hulot, on commence à replanter des arbres là où on les avait arrachés, on commence à comprendre que la politique de la terre brûlée n’est pas la plus pertinente. Sans doute attend-on le reportage médecine rurale vue du ciel d’un Arthus-Bertrand pour montrer la désolation d’une campagne sans généralistes. On s’apercevra alors qu’il faudra bien en réintroduire quelques-uns et que ce ne sera pas uniquement pour l’esthétique.
La garde est le meilleur endroit pour engranger des histoires de chasses, tellement indispensables à l’équilibre de nos pressions. On rencontre les cadavres du jour : des encore frétillants, des tièdes, des drôles, des tristes, des on-ne-sait-pas-trop-de-quoi-y-sont-morts mais il faut bien signer le certificat bleu nécessaire au traitement des déchets, des vraiment pas beaux, des mignons, des moignons, dès qui sentent l’oignon, des qui sentent des pieds voire pire, des qui se décomposent tranquillement sans s’en faire, des qui font la baudruche, des qui font la boule puante, des qui ne sont pas bavards et à qui il faut leur tirer les vers du nez, des qui nous asticotent les zygomatiques...
Tiens, en écrivant « moignons », les souvenirs me reviennent : vous voulez de l’événementiel, du pestilentiel ? En vlà ! Si vous ne jouissez pas du gore, sautez à pieds joints au paragraphe suivant.
Comme j’exerce au bord de la mer, un bel été de garde calme, je prenais un peu de soleil sur la plage entre deux appels ; c’est là que la régulation me sonnait pour que j’aille à la morgue certifier le trépas d’un cadavre. Un pêcheur venait de chaluter le morceau central d’un disparu millésimé et c’était pour ma pomme. Y’a pas de thons au Havre, mais si on veut pratiquer la pêche au gros, on peut trouver du tronc, soigneusement découpé à l’hélice de pétrolier. Prévenu et attendu par des salariés goguenards dans le lieu dédié, c’était plus confortable pour moi que pour le pêcheur malchanceux qui avait tiré le gros lot. N’empêche. Imagine le tableau. Un vieux médecin de la vieille comme moi n’a pas su dire s’il s’agissait de restes féminins ou masculins. L’ex-corps étêté, la carcasse béante sur quelques organes usagés, nanti d’une cuisse pour toutes proéminences, portait encore, détail sordide, un sous-vêtement fleuri d’où dépassait… une anguille ! Glissons ! En tout cas, le corps était fort mort, for more time, et pouvait partir chez le confrère légaliste. Beau métier s’il en est.
Et le lendemain de la garde, il faut assurer les conseils à la patientèle habituelle : j’suis fatigué docteur, en ce
moment…
Vous menez une vie de patachon, Monsieur Lefort, il faut vous coucher plus tôt...
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Shéhérazade
Paul Smaïl
John
Steinbeck
Frédéric Taddéi
Philippe Val
Raoul Vaneigem
Antonio Vivaldi
Leonardo da Vinci
Marguerite Yourcenar
(vitrine en cours)
Socrate, en avalant la ciguë qui le mourut tout cru, donna à son compère Criton cette réplique fameuse : « Il faut donner un Coq à Asclépios », ou encore « Nous devons un Coq à Esculape ». Me voilà donc, bravement recommandé par le vieux sage, endossant sa maïeutique et son ironie paradoxale, essayant de me connaître moi-même et ne sachant qu’une chose, c’est que je ne sais rien.
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