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les gagnants.
Anne est sans doute la fille la plus exquise que la terre ait jamais porté. Eleveur de vaches laitières avec son homme, Jean-Marc, un solide gaillard du pays albigeois, l’accent le plus chatoyant qu’il m’ait été permis d’entendre, nous nous étions rencontrés par l’intermédiaire de Framboise pour soulager un de mes désirs les plus anciens : tuer le cochon.

Perdre les liens d’avec la terre nourricière a sans doute une grande part dans la morosité actuellement ressentie par la population citadine. Je vous livre une source de plaisir à ne pas bouder, même en ville : celui de savoir couper le poste à l’heure des publicités, de rater sciemment le flash météo, même si les jambes de la présentatrice valent le coup d’œil, pour oser sortir regarder le ciel, comprendre les convections, les nuages, la couleur d’un ciel de traîne ou d’anticyclone... et savoir enfin répondre à cette question de première nécessité : comment m’habiller demain, et donc quels vêtements sortir ce soir !
Pour ma part, je voulais depuis des années redécouvrir que le jambon sous vide acheté à Auchan avait un jour appartenu à un vrai cochon bien vivant, qu’il faut bien passer sous le fil du couteau, et que cet assassinat ne lui fait pas son affaire. La mort est cachée, interdite ou virtuelle dans nos sociétés. Si les généralistes accompagnent souvent des fins de vie à domicile, le décès se porte plutôt propre, à l’hôpital et en milieu aseptisé. Apprivoiser la mort permettrait pourtant de mieux vivre, nous en reparlerons souvent sur ce blog.
Nous ne pouvons échapper à quelques photos gores du goret égorgé.



Revenons vers Anne et ses vaches Simmental (Marguerite, par exemple, dont je suis le parrain !) et à ses projets maintenant aboutis : jusqu’à ces dernières années, elle prélevait quelques litres lactés des volumineuses cuves en inox pour fabriquer ce fromage voluptueux qu’on ne trouve que dans des lieux non contrôlés, et le vendre sur les marchés de la région. Pour diverses raisons, elle décida de bâtir une fromagerie à la ferme, afin de distribuer sur place les produits de sa confection.

Début du parcours du combattant : si notre couple n’est pas avare de son travail, et que quelques semaines de gros œuvre ajoutées à leurs 14 heures de travail quotidien ne leur ont pas fait peur, les règlements européens leur ont bien pris la tête : circuits de circulation séparés, multiples points d’eau, contrôle des températures et de l’hygrométrie, variables selon les pièces, sols carrelés, ventilation contrôlée… Je n’avais pas vu de telles règles d’hygiène depuis mes années d’externat, quand nous assistions à un remplacement valvulaire, dans le bloc de chirurgie cardiaque du Pr Soyer.
Pendant une traite matinale avec Jean Marc, je me suis intéressé aux prélèvements bactériologiques du vétérinaire, m’apparaissant d’une rigueur nécessaire mais impitoyable. A la moindre erreur de manipulation, à la moindre bactérie pathogène, à la moindre mammite non détectée d’une seule vache sur le cheptel, ce peuvent être 3 jours de traite envoyés au caniveau ; je peux vous assurer qu’avec les bénéfices indécents que dégagent nos agriculteurs, et de tels risques économiques sur leur production, ils sont devenus de véritables pros de la bactériologie.
Dans le froid piquant du matin hivernal, au milieu des beuglements, je tentais de me remémorer les conditions d’hygiène de mon cabinet médical. Accrochez-vous : en 17 ans d’exercice, je n’ai subi aucun contrôle d’aucune sorte. Pas un service n’est passé vérifier si j’avais l’eau courante. Jamais le moindre prélèvement de mes canalisations. Aucune obligation d’avoir une fenêtre qui ouvre ou une VMC pour évacuer les agents pathogènes que m’apporte généreusement chaque patient.
J’ose à peine le dire, mais j’ai visité (en France métropolitaine et ces dernières années) des cabinets médicaux sans point d’eau, j’en connais d’autres où la serpillière ne peut pas être passée compte tenu des revêtements de sol, où des moquettes initialement épaisses nourrissent acariens et toutes sortes de flores pas nécessairement saprophytes. Chaque fois que je regarde un reportage sur un sujet d’agro-alimentation, j’observe des normes étonnantes, des techniciens en tenues de cosmonautes qui rangent des haricots verts dans des boites de conserve, et je compare cette débauche de moyens avec notre simple bonne volonté de bons pères de famille, améliorée il est vrai de nos connaissances théoriques.
Je ne peux que rester rêveur quand on sait que chaque poste d’hygiène est laissé au libre arbitre d’un médecin libéral qui décide en son âme et conscience quel poste de dépense privilégier : celui d‘un 4 x 4 plus puissant ou l’embauche d’une femme de ménage.
Messieurs les contrôleurs, venez donc nous rencontrer, pour nous aider à lutter contre le risque nosocomial sans nous verbaliser, et lâchez nos paysans, qui nous fabriquaient du si bon fromage… Sinon, moi aussi je vais perdre la tête.

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(vitrine en cours)
Socrate, en avalant la ciguë qui le mourut tout cru, donna à son compère Criton cette réplique fameuse : « Il faut donner un Coq à Asclépios », ou encore « Nous devons un Coq à Esculape ». Me voilà donc, bravement recommandé par le vieux sage, endossant sa maïeutique et son ironie paradoxale, essayant de me connaître moi-même et ne sachant qu’une chose, c’est que je ne sais rien.
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