Il est beau il est rouge le Vidal® du docteur, que nous offrent gracieusement les firmes pharmaceutiques. Autant que le stéthoscope, il fournit la petite touche de sérieux dans la casbah du toubib, qui aurait perdu de sa superbe au fil des année et ne serait plus grand chose sans ces quelques artifices qui le posent comme savant homme.
Pour l‘utiliser tous les jours, je peux vous affirmer qu’on y trouve ces médicaments fameux que sont l’Elixir Bonjean®, Hépatoum®, la Jouvence de l'abbé Soury®, Schoum®, Paps®, ou Contre-coups de l'abbé Perdrigeon®, pour ne citer que les plus joyeux. Avec le Sinapisme Rigollot®, nous voilà bien équipés pour prescrire efficace. J’avais d’ailleurs façonné une ordonnance autour de ces produits-phare un jour de poisson d’avril; mon patient distrait avait porté ma prose en pharmacie, où elle avait rencontré un certain succès.
Las, notre bible est moins excitante, voire un tantinet angoissante (on trouve facilement des monographies de 6 pages de 4 colonnes !) et je m’interroge de plus en plus à quoi sert cette usine à gaz, si ce n’est à pouvoir nous envoyer derrière les barreaux en cas d’incident. Au début de mon exercice, il s’agissait d’un ouvrage de la taille d’un dictionnaire d’écolier, avec des informations pertinentes qui nous aidaient à prescrire, et qui rendait donc des services au malade. Désormais, les monographies deviennent de plus en plus indigestes, et j’ai davantage l’impression d’avoir entre les mains un pur outil médico-légal qu’un doudou rassurant permettant de nous conforter dans nos choix thérapeutiques.
J’observe un transfert progressif mais sensible de la responsabilité de la collectivité sur celle du médecin, qui peine à naviguer dans une barque qu’on charge chaque jour davantage. En offrant des informations exhaustives, on noie le petit prescripteur de quartier sous des données d’une complexité exponentiellement croissante. Je ne sais pas quelle dose d’inconscience nous permet de prescrire, sitôt qu’on ouvre ce livre référent ? Qui oserait gober un antibiotique courant après avoir lu la notice ? Je sais qu’on me rétorquera que qui peut le plus peut le moins, et que débauche d’informations ne nuit pas. Ce n’est pas une idée que je partage, et je défendrai dans mon prochain article « la médecine générale pour les nuls ».
Nous savons qu’il faut renseigner les patients sur les risques des traitements entrepris : j’ose espérer qu’il ne faudra pas de sitôt faire des copiés-collés des pages Vidal® à chaque prescription, pour se protéger des velléités des patients revendicatifs, et leur faire signer pour chaque ordonnance rédigée une décharge après lecture d’un contrat de 5 pages, comme celui d’un assureur ou d’un fournisseur d’accès Internet... Mais rien n’est moins sûr, et cette éventualité peut venir très vite. Elle va être belle, notre médecine, dans une société qui cherche toujours à faire porter le risque à un lampiste, et qui ouvre le parapluie systématiquement !
Jusque maintenant, le médecin généraliste prend sur ses épaules la gestion du risque thérapeutique, et propose en son âme et conscience le meilleur choix à son patient qui n’a pas le recul et les connaissances suffisantes pour faire un choix raisonné. Il n’est de médecine générale sans cette prise de risque par le praticien pour le patient : ce transfert de compétences est indispensable et cela fonctionne assez bien. Mais nous connaissons tous l’"effet notice" qui anéantit toutes nos belles paroles rassurantes : qu’un patient découvre que son traitement peut générer un effet secondaire, et le médicament reste dans le placard.
Le généraliste restera toujours la victime consentante idéale, le bouc émissaire parfait de la médecine exponentielle. Nous avons déjà connu le ministre qui se décharge sur le médecin de famille de la décision de vacciner contre l’hépatite B. Il nous avait bien flattés, bien caressés dans le sens du poil : « Il saura bien, lui, votre généraliste qui vous connaît si bien et qui lit son beau Vidal® rouge, tout est écrit dedans ». Ne restera donc au médecin qu’à trouver plus faible que lui, et à charger l’infirmière qui aura mal interprété ses ordres ou la préparatrice en pharmacie qui aura mal déchiffré son hiéroglyphe, en cas d’incident thérapeutique.
En quoi le Vidal® ne nous aide pas beaucoup pour prescrire ?
Observons la rubrique Grossesse des médicaments qu’on avait l’habitude d’ordonner pendant une grossesse. On lit désormais quasi systématiquement : « Les études chez l'animal n'ont pas mis en évidence d'effet tératogène. En l'absence de données cliniques disponibles, par précaution, on évitera l'administration de ce produit pendant la grossesse », ce qui se traduit par « Démerde-toi, généraliste, et bon courage si les parents d’un bébé raté décident que le médicament prescrit est responsable du désastre… ».
Notre livre n’éclaire pas le choix raisonné entre les spécialités d’une même classe médicamenteuse, comme les antidépresseurs : aucune indication sur la « couleur » du produit n’est renseignée, et pas grand chose à la lecture de la monographie ne permet de choisir entre deux molécules voisines, aux effets assez différents à l’usage. Lequel est le plus sédatif ? Le plus stimulant ? Le plus anxiolytique ? On ne le saura pas. Pas plus qu’on devinera quel bêtabloquant est le plus bradycardisant, ou par quel lait infantile remplacer celui responsable de quelques troubles digestifs, sauf à connaître toutes les ficelles du rapport lactose/caséine, ce qui ne semble pas intégré par la majorité des généralistes. La palme du délire revient au diabète et méritera un autre article !
Les produits génériques qu’on nous somme de prescrire ne sont pas inscrits dans ce livre effrayant. Heureusement que des gens bien intentionnés proposent la voie de la sagesse, en incitant à la prescription en DCI. Qu’on puisse enfin faire un diagnostic, et décider de prescrire ou non un « inhibiteur de la pompe à protons » ou une statine. Je rêve qu’on puisse un jour faire un vrai métier de soins, en laissant les apothicaires faire leur métier de commerçants, c’est à dire négocier des marges, faire de la publicité, et prendre le pognon là où il est.
Le Vidal® ne présente que les spécialités du jour, c’est à dire les spécialités à vendre. Plus de trace des médicaments disparus, qui n’ont plus aucun intérêt commercial. Mais compte tenu du turn-over de plus en plus vertigineux des noms de marque, comment sauront-nous quelles valences se cachaient derrière le petit nom d’un vaccin ? Avant, le DTP® voulait dire pendant des dizaines d’années « Diphtérie Tétanos Polio ». Maintenant, des noms propres sans aucune information pertinente naissent et disparaissent, et les carnets de santé de nos enfants vont regorger de vaccins dont on ne se rappellera plus rien. Qui se souviendra de la composition du Prevenar® dans quelques années, qui n’est même pas classé avec les autres vaccins (il aurait fallu le nommer vaccin Prévenar®) dans le gros livre rouge ?
Comme s’annoncent sombres les années à venir, quand nous serons rémunéré par les fonds de pension, nos patients devenant de simples clients à faire cracher au bassinet ? Faudra-t il comme nous le laisse imaginer la société marchande que nous signions des contrats avec les firmes pharmaceutiques : vous prescrivez notre médicament explosif à une mamie solvable contre rémunération, et nos avocats vous défendront en cas de létalité ou d’ennui judiciaire, tant que vous respectez ce cahier des charges. Nous deviendrons sûrement au choix un prescripteur Sanofi-Aventis ou un prescripteur Novartis, et aurons la charge de quelques centaines de contrats signés chez AGMF ou BNP Paribas, que nous enverrons dans la clinique propriété du groupe Suez.
On ne peut plus suivre, ce serait mensonge que de l’affirmer, on ne peut plus assurer face au poids de firmes surpuissantes, aux délires de la presse qui balance des informations non contrôlées pour le moins discutables, à la multiplication de nouveaux produits recyclés, des spécialités « nouvelle formule ». Aidezzzz-nous !!!
Aidez-nous en surlignant, aidez-nous en élaguant, aidez-nous en nous donnant des informations sereines, aidez-nous en nous protégeant de loi du marché, qui aura vite fait de nous faire exploser.
Chaque année, quand je reçois ma bible, j’ai l’impression que la médecine générale recule, celle du bon sens près de chez vous. Et chaque fois que je vois tomber un commerce de proximité remplacé par une banque, une assurance ou une agence immobilière, je comprends l’avenir qui nous est dévolu, et je pense à mon beau Vidal® d'antan !
Commentaires
dessin super, merci Jak, j'ai tout compris de ce qui nous pend au bout du nez
Soignez à l"'ancienne"!!!!!!Il doit bien vous rester quelques vieux VIDAL dans vos archives,à la cave ou au grenier!!!!!!
N'est ce pas dans les vieux pots que l'on fait la meilleure soupe ???
Vous les "anciens"(20 ans d'expérience??) vous savez diagnostiquer et prescrire les bons vieux médicaments des années 80, 90......
Mais les jeunes qui sortent de l'école,comment vont ils faire s'ils ne comprennent rien au VIDAL????? NOUS VOILA BIEN!!!!! Pauvres patients trimballés d'un médecin à l'autre sans que personne ne sache quoi faire...........ouh la la .....
On peut toujours acheter le Dorosz.
Le jour où je serai représentant exclusif de Novartis j'arrète la médecine! vendre pour vendre, le marché des maisons ne m'a pas l'air désagréable.
Au rythme où vont les choses, je ne sais pas ce qui nous attend quand on aura à peine fini nos études. Déjà que la fin de la liberté d'installation nous pend au nez... la liberté de prescription, est-ce que ça voudra encore dire quelque chose ?
Enfin, on ira voir nos anciens (c'est à dire vous !) pour qu'ils nous racontent comment c'était bien, la médecine, avant....
Ah, ah, ah. Encore un bon médecin de la médecine officielle
qui a préféré prescrire du Vioxx qui a fait des milliers de morts, plutôt que
de leur faire utiliser l'élixir de l'abbé Perdrigeon.
Les médecins officiels nous feront toujours rire...
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La phrase démerde toi généraliste, m'a beaucoup marqué. C'est vrai qu'on vous met souvent face au fait accompli et qu'après on vous demande de rammasser les dégâts. Pas seulement le vidal, les patients aussi.
Avec compassion,
Elemento