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Une belle ( ?) partie de notre activité est occupée à enchaîner des consultations dont l’intérêt me laisse perplexe. Assez loin en tout cas de ce que je m’imaginais en vissant ma plaque au mur du cabinet ou au début de ma vocation : j’ai commencé médecine pour sauver la veuve et l‘orphelin, faire des diagnostics rares, opérer des appendicites dans les arrière-cuisines, être appelé d’urgence sur les catastrophes humanitaires, me lever nuitamment sous la neige hivernale pour pratiquer un accouchement, ponctionner des ascites ou des pleurésies au lit du malade, réaliser des réanimations audacieuses, toutes ces choses qu’on fait couramment lorsqu’on est interne mais qu’on abandonne quelque peu dès lors qu’on se retrouve lâché dans la nature, très loin du premier anesthésiste et d’un bloc opératoire.
A réflexion, ne pas pratiquer que des actes nobles est profitable, puisque notre métier nous sert aussi pour vivre. En secteur 1 (la médecine de base pour tous), les caisses de retraites et autres ponctionneurs de gros calibre ne se contenteraient pas du fruit de 10 consultations haut de gamme par jour : les 12 ou 15 premières consultations d’une journée ne servent qu’à payer nos prélèvements obligatoires et couvrir les frais du cabinet, emportant dans le même temps nos fantasmes de médecine pure. Quelques autres nous permettent de faire manger nos enfants. Et comme tout un chacun, il nous faut travailler plus pour gagner plus et profiter enfin des joies de la neige, des îles ou du golf.
La première question qui s’était posée à moi en début d’exercice a été la suivante : Comment oser se faire rémunérer un acte à la con ? Croyez-moi sur parole, on s’adapte très vite et on trouve rapidement la réponse à cette question entêtante. D’autant que les factures qui s’entassent ont vite raison de nos hésitations.
On imagine bien les consultations à la con possibles, d’un point de vue médical s’entend, car il reste toujours la relation humaine, toujours riche : vaccinations, pathologies minimalistes, interprétation de résultats normaux, renouvellement de traitement chronique bien équilibré, confirmation de diagnostics évidents, aptitudes pour des activités sans le moindre risque médical, prolongations d’arrêt de travail, courriers aux confrères pour le respect du parcours de soins…
Mais n’importe quel acte médical qu’on imagine banal peut se transformer en un moment extra-ordinaire et déborder significativement sur la suite de la journée : un simple certificat d’aptitude au sport chez l’adolescent peut déboucher sur du copieux, pourvu qu’on sache laisser vivre la consultation. Les choses font que pour consulter 25 patients dans la journée, on ne peut pas les recevoir une heure chacun : mathématiquement, et du moins lorsqu’on bosse sur rendez-vous, le temps donné à quelqu’un est pris à un autre. Les victimes potentielles sont nombreuses et c’est bien au médecin de rester vigilant : il est toujours le risque d’en faire ses boucs émissaires habituels. Telle patiente craintive et pressée fait bien l’affaire, dans un consentement implicite, jusqu’à ce qu’un hépatocarcinome par trop volumineux ne vienne troubler la quiétude d’une consultation réglée comme du papier musique. Tel papi peu papotant peut pâtir de la pression usuelle et devenir celui sur lequel on remet les pendules à l’heure.
Savoir repérer ses victimes est primordial pour le généraliste. Celui qu’on voit régulièrement depuis des années, sans heurts, sans qu’il ne se passe rien finira bien par nous faire chauffer une petite pathologie de derrière les fagots : dans la routine, il faudra bien savoir piéger la maladie qui sommeille avant qu’il ne soit trop tard. Chacun trouve sans doute ses propres parades: annoter les consultations bâclées, instaurer un examen systématique périodique, reporter une consultation qu’on découvre majeure à un moment ultérieur, organiser son emploi du temps pour rattraper son retard facilement, prévoir des consultations longues pour certains patients. Cela fonctionne assez bien pour la pathologie organique, qu’on peut gérer par l’interrogatoire. Le fonctionnel, nécessitant l’écoute, mérite une autre qualité de vigilance.
L’exercice professionnel du médecin ne pourrait être qu’un long fleuve tranquille, coulant le long d’un Chronos linéaire; heureusement, chaque jour quelques consultations nous excitent, nous passionnent, nous tirent de notre léthargie. Elles sont souvent inattendues, même chez la grand-mère qui vient chercher sa dope tous les mois, dans le cycle d’Aiôn : tout d’un coup, une étincelle à saisir sur-le-champ, car elle ne se reproduira pas, dans une sorte de flash balintien. C’est le Kairos, l’immédiat à cueillir. Une inspiration nous vient, un petit rien résonne et nous permet d’ouvrir une porte par une question décalée, d’emprunter un chemin négligé. La pièce manquante d’un puzzle nous apparaît. C’est sans doute la couleur artistique du métier qui fait qu’on supporte sa partie mécanique.
Une chance ne se présente jamais qu’une fois. Avant et après l’heure, ce n’est pas l’heure. A la jolie fille te disant qu’elle t’aime et qu’elle te veut, tu ne peux répondre : "Reviens la semaine prochaine, là je suis à la bourre. "
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(vitrine en cours)
Socrate, en avalant la ciguë qui le mourut tout cru, donna à son compère Criton cette réplique fameuse : « Il faut donner un Coq à Asclépios », ou encore « Nous devons un Coq à Esculape ». Me voilà donc, bravement recommandé par le vieux sage, endossant sa maïeutique et son ironie paradoxale, essayant de me connaître moi-même et ne sachant qu’une chose, c’est que je ne sais rien.
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